Ce [grand] soir ou jamais

On parle d’autogestion à la télé, et pas que dans Tracks ou les émissions encore plus tardives d’Arte : dans une émission culturelle à large audience. Si, si ! Quoique timidement et avec prudence.

L’émission « Ce soir ou jamais » du 31 mars (que vous pouvez retrouver  ici) accueillait plusieurs invités autour du thème d’actualité « patrons : un décret anti-bonus ». C’est George Balandier qui fut le premier convié à s’exprimer sur le sujet. Pour introduire ce débat et planter le décor, l’anthropologue fit part de son constat d’un « changement dans la figure du patron » et du retour « de la forme protestataire », phénomènes que l’animateur, Frédéric Taddeï raccrocha aux années 70 puis, plus tard dans l’émission, à « l’autogestion ».

Peut-être est-il ici nécessaire de faire un aparté pour rappeler que l’autogestion n’est pas née dans les années 70. Ce terme est en réalité apparu en France dans la décennie précédente pour qualifier l’expérience menée par Tito en Yougoslavie et se voulait « la traduction terme à terme du mot serbo croate samoupravlje (salo étant l’équivalent slave du préfixe grec ’’auto’’ et upravlje signifiant approximativement ’’gestion’’) »[1]. Mais, bien plus encore, l’ « utopie » dont ce terme est porteur nous apparaît comme une constante de l’histoire. Ainsi, certains, auteurs comme Michel Antony ou Bertrand Russel, font remonter des courants libertaires proches de l’autogestion jusqu’au VIe siècle avant J.-C. en en trouvant des traces dans la philosophie taoïste[2]. On pourrait ici également citer Cornélius Castoriadis (qui s’intéressa de près à l’autogestion), pour qui « la visée de l’autonomie tend inductiblement à émerger là où il y a l’homme et l’histoire »[3]. Mais il est vrai que cette « utopie » a connu un rayonnement tout particulier en France dans  les années qui suivirent les événements de mai 68, pour progressivement – et rapidement- tomber dans l’indifférence générale puis l’oubli le plus total. Comme le résume bien Patrick Viveret : « après avoir connu la marginalité puis le succès dans les années 70, l’autogestion comme mot a vécu ensuite la phase de banalisation qui accompagne le succès et prépare la décadence puis l’oubli »[4].

On remercie d’ailleurs Frédéric Taddeï de souligner que ce « débat » est « fermé depuis 30 ans » et de s’interroger sur la pertinence de le rouvrir dans le contexte actuel, face à Sihem Habchi plaidant pour « donner les moyens aussi aux ouvriers, aux employés, aux petites entreprises de pouvoir s’exprimer et participer à la reconstruction ». Mais il semble que ce n’est pas là que voulait en venir la présidente de « Ni putes Ni soumises », hésitant entre le « oui » et le « non » à la question posée. Ce n’est cependant pas un refus définitif de sa part mais sa réponse reste prudente, et réaliste, en encourageant à rouvrir ce débat mais (parce qu’il y a toujours un mais quand il est question d’autogestion) « avec le regard que nous avons aujourd’hui sur la société (…) faut pas non plus repartir avec les schémas d’antan »…Jean-Marie Rouart, membre de l’académie française, reviendra plus tard sur la question pour nous faire part de son opinion, argumentée mais pour le moins tranchée. Il serait en effet pour lui « quand même dangereux de réveiller en France quelque chose qui est très profond et qui est cet espèce de folie de l’égalité alors que l’égalité, bien entendu le principe philosophique est merveilleux, mais il faut faire très attention, Chateaubriand disait ’’les français n’aiment pas la liberté, ce qu’ils aiment c’est l’égalité mais l’égalité à des liaisons secrètes avec la dictature’’ et ça faut faire très attention parce que tous les gens qui ont voulu l’égalité ont plus ou moins amené la dictature ».

Ah, cette vieille querelle de l’incompatibilité entre liberté et égalité, déjà mise en lumière en 1831 par Tocqueville au moment où il observait la société américaine[5].

Et si au lieu de craindre de réveiller les « dangereuses » passions égalitaristes des français on encourageait le réveil d’une réflexion qui n’ait pas peur des paradoxes et ose affronter la complexité du social ! On ne peut ici que reprendre les mots prononcés par Balandier pour conclure ce débat, regrettant que ce « décret anti-bonus » ne représente qu’un « rafistolage », qu’un « raccommodage » cherchant à « rendre viable ce qui marche de façon boiteuse, inégalitaire, injuste » : « c’est en fait le monde qu’il faut réinterpréter et nos sociétés qu’il faut réinterpréter ». Opportunité que nous offrirait précisément l’autogestion à en croire André Fortin : « ce n’est pas seulement une nouvelle organisation sociale, pas seulement un nouveau mode de production, pas seulement un nouveau modèle politique dont il est question avec l’autogestion. C’est surtout une nouvelle façon de concevoir le monde (…) Cela passe par une transformation profonde de notre façon de voir le monde et la société »[6].

Si nous souscrivons totalement à ces propos, nous tenons cependant pour nécessaire de rappeler que l’autogestion pose problème plus qu’elle n’offre de solution, comme l’on déjà souligné Guy Debord[7] au sujet des conseils ouvriers ou Edgar Morin[8] concernant la révolution.


[1] GUILLERM, Alain et BOURDET, Yvon. Clefs pour l’autogestion. Editions Seghers, 1977

[2] Michel Antony. Ferments libertaires dans quelques écrits utopiques et utopies libertaires. En ligne < http://72.14.203.104/search?q=cache:y6K7NB1b7NEJ:artic.ac-besancon.fr/histoire_geographie/HGFTP /Autres /Utopies/u3a-ferm.doc+les+utopies+proches+des+id%C3%A9es+libertaires+&hl=fr&gl=fr&ct=clnk&cd=2>

RUSSEL, Bertrand. Le monde qui pourrait être. Denoël : 1966

[3] CASTORIADIS, Cornélius. L’institution imaginaire de la société. Seuil, 1975

[4] VIVERET, Patrick. « L’autogestion : un mort bien vivant ! ». Mouvements n°18, novembre-décembre 2001

[5] TOCQUEVILLE. De la Démocratie en Amérique. Flammarion, 2008

[6] FORTIN, André. « Une nouvelle façon de concevoir le monde ». Possibles, vol 4, n°3-4, printemps-été 1980, p 179-191

[7] DEBORD, Guy. La société du spectacle. Paris : Editions Champ Libre, 1971

[8] MORIN, Edgar. Pour sortir du XXe siècle. Editions Fernand Nathan, 1981

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