1. Mais au fait, c’est quoi l’autogestion ? (1) Un mot qui souffre d’imprécisions

 

Pour inaugurer cette nouvelle année 2010, je vais amorcer une série de billets autour de mon travail de thèse, soutenu le 9 novembre dernier.

Pas facile de résumer 675 pages sur un blog…Par où commencer ? Un préalable me semble hautement nécessaire : éclaircir ce qu’on entend au juste par « autogestion ».

Le mot « autogestion » est en effet particulièrement trouble, ce qui joue en sa défaveur. Cette opacité n’aide certainement pas à sa reconnaissance comme « concept » pertinent jugé digne d’intérêt.

De nombreux facteurs participent ainsi à faire de l’autogestion un mot imprécis.

Si Jean Bancal[1] attribue la paternité de l’idée autogestionnaire au philosophe anarchiste franc-comtois Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), le mot ne se trouve pas dans les encyclopédies ou dictionnaires français avant les années 1960. Il renvoie à l’expérience menée par Tito en Yougoslavie, alors en rupture avec Staline. Le mot « autogestion » est ainsi « la traduction terme à terme du mot serbo croate samoupravlje (samo étant l’équivalent slave du préfixe grec ’’auto’’ et upravlje signifiant approximativement ’’gestion’’) »[2]. L’expérience yougoslave est d’ailleurs très souvent citée lorsque qu’il est question de faire la généalogie de l’autogestion.

Le terme français « autogestion » se rapporte donc directement à cette expérience yougoslave « dont la portée est ambiguë» [3]. De nombreuses hésitations y ont mené à des contradictions, le modèle yougoslave oscillant entre décentralisation et planification. La signification du terme « autogestion » pâtit directement de cette ambivalence.

Les intellectuels français des années 1960, notamment ceux réunis autour de la revue Autogestion, vont activement travailler à résorber ces ambiguïtés en dotant l’autogestion d’une « ambition totale, révolutionnaire, philosophique, politique et ’’culturelle’’ à la fois »[4]. La thématique autogestionnaire reste cependant confidentielle à cette époque et ne navigue qu’au sein de « cercles intellectuels et militants restreints, voire marginaux ». Le coup de projecteur – aussi intense que soudain- viendra en mai 1968.

La transition entre le milieu intellectuel et la société civile se fera notamment par le biais de la CFDT qui, à l’occasion des « événements de mai », proclame la convergence de la lutte ouvrière et du combat étudiant à travers le maître mot d’ « autogestion ». L’autogestion va alors devenir un « mot-valise » qui se déclinera à toutes les sauces pour coller à un maximum de revendications : autogestion dans l’entreprise, autogestion à l’université, puis, plus largement, autogestion à l’école, dans la famille, dans l’habitat, en politique, etc. Comme le note Franck Georgi « le paradoxe est que ce mot d’ordre, basiste par essence, tombe ’’d’en haut’’, sans débat préalable et sans la moindre esquisse de définition » [5]. Cet auteur regrette ainsi la « polysémie du terme » et le « flou du contenu »[6] que recouvre le mot « autogestion ». De même, Olivier Courpet souligne la « difficulté récurrente de définition de l’autogestion et d’élaboration d’une grille d’analyse et d’interprétation dont les mailles ne soient ni trop serrées ni trop lâches »[7].

Du fait de cet ancrage historique particulier, « le concept recèle une charge politique, utopique et émotionnelle aussi forte » [8], et ce encore aujourd’hui. Dans les années 1970, cette charge idéologique fut largement récupérée par les  syndicats et partis de gauche, ce qui n’a certainement pas aidé à définir plus précisément ce terme et à l’aborder d’une manière tant soit peu objective.

Plusieurs intellectuels s’y sont pourtant essayés. On peut cependant noter avec Daniel Mothé[9] que la plupart d’entre eux appartenaient à la catégorie des « doctrinaires » ou des « politiques », quelques peu coupés de la réalité des expérimentations autogestionnaires.

Les « doctrinaires » étaient des « intellectuels » situés à l’extérieur des appareils politiques qui « réfléchissent à la logique interne de l’utopie, aussi bien par l’exégèse des textes des pères fondateurs que par l’analyse des grands événements historiques où l’autogestion est apparue ». On peut classer dans cette catégorie Daniel Mothé lui même[10], Yvon Bourdet, Henri Arvon, Pierre Rosanvallon ou encore Cornélius Castoriadis.

Les « politiques » avaient quant à eux pour objectif « d’intégrer la croyance à un projet politique actuel en l’insérant dans ses rouages programmatiques ». Le plus célèbre d’entre eux reste Edmond Maire.

Or, aucun d’eux « ne travaill[ait] vraiment sur la réalité vivante du fonctionnement concret des organisations existantes » [11].

Rares sont en effet ceux qui se sont penchés sur les tentatives de mise en pratique de l’autogestion : « seuls quelques sociologues en marge des organisations politiques travaill[aient] sur ces questions mais leurs travaux n’[avaient] aucune influence ni sur les programmes, ni sur leurs actions » [12]. Nous pouvons ici indiquer des auteurs tels qu’Albert Meister[13] ou encore Renaud Sainsaulieu, Pierre-Eric Tixier et Marie-Odile Marty[14]. Leurs écrits comptent en effet parmi les rares textes offrant une description concrète et une analyse sociologique fouillée des formes organisationnelles autogérées.

Il est d’ailleurs à noter que si les années 1970 représentent l’apogée de la thématique autogestionnaire, où « le mot est sur toutes les lèvres et sous toutes les plumes » [15], la mise en pratique réelle de l’autogestion est quant à elle beaucoup plus rare. C’est du moins l’avis rétrospectif de Franck Georgi pour qui les expérimentations autogestionnaires de cette époque sont en réalité soit « mythiques » soit  « très limitées et partielles ».

L’entreprise Lip en est un parfait exemple. Cette entreprise horlogère de Besançon s’est mise en autogestion en 1973 suite à la découverte d’un plan de restructuration et de licenciement. Les pérégrinations des « Lip » et leurs fameux slogans – tels « on produit, on vend, on se paye » ou encore « l’imagination au pouvoir » – ont suscité l’enthousiasme de la presse et de la population française. Les retentissements ont été énormes et plusieurs « enfants de Lip »[16] ont émergé un peu partout dans le pays. Mais toutes ces micro expérimentations n’avaient finalement qu’un seul but, qui semble s’éloigner de l’utopie autogestionnaire : la défense de l’emploi. Lip s’est ainsi mis en autogestion dans l’attente qu’un repreneur accepte de récupérer l’affaire avec l’ensemble des travailleurs : « il ne s’agit pas d’abord d’annoncer l’avènement d’une société autogestionnaire, mais de sauver des emplois » [17]. Comme l’explique très bien Michel Rocard en postface de l’ouvrage témoignant de la grève des LIP: « quand tout a commencé, à Palente, les travailleurs ont tenu à faire savoir à tous qu’ ’’ils ne faisaient pas de politique’’, qu’il s’agissait pour eux de se défendre en maintenant leur emploi et leur outil de production »[18].

A cet égard, LIP incarne bien plus un cyclone médiatique du fait des immenses espoirs qu’elle cristallisait qu’une expérimentation complète de l’autogestion. Tout comme la Yougoslavie, c’est pourtant un exemple très cité dans les textes faisant référence à l’autogestion.

Comme le résume bien Marc Gjidara dans l’Encyclopédie Universalis, « le clair-obscur idéologique offert par l’autogestion en tant que concept et le refus de considérer les résultats effectifs de sa concrétisation, ou l’ignorance manifestée envers ses ratés, ont été propices à bien des équivoques (…) Le concept lui-même semble s’être discrédité à la faveur de son opacité et à cause de ses échecs ; même ses succès anciens apparents semblent remis en cause »[19].

C’est à toutes ces difficultés que mon travail s’est confronté en adoptant un regard à la fois passionné et lucide sur l’autogestion. Ce travail s’inspire ainsi des conseils d’Edgar Morin[20] qui nous invite non pas à dénigrer ou magnifier les mythes (ici donc, celui de l’autogestion), ni à nous situer au-dessus ni à nous placer en dessous d’eux, mais à « commercer », à « dialoguer » avec eux. Tel est l’enjeu de ce travail qui s’est intéressé aux possibilités de mise en pratique et de réactualisation du mythe autogestionnaire à l’heure de la société de l’information.


[1] BANCAL, Jean (1970). Proudhon, Pluralisme et autogestion I et II. Paris : Aubier Montaigne

[2] GUILLERM, Alain et BOURDET, Yvon (1977). Clefs pour l’autogestion. Paris : Editions Seghers, 286 pages. ISBN : 9782232112164

[3] GUILLERM, Alain et BOURDET, Yvon (1977). Clefs pour l’autogestion. Paris : Editions Seghers, 286 pages. ISBN : 9782232112164

[4] GEORGI, Franck (2008). « L’autogestion en France, des ’’années 1968’’ aux années 1980. Essor et déclin d’une utopie politique ». La Pensée, décembre 2008, n°356, pp. 87-101

[5] GEORGI, Franck (2008). « L’autogestion en France, des ’’années 1968’’ aux années 1980. Essor et déclin d’une utopie politique ». La Pensée, décembre 2008, n°356, pp. 87-101

[6] GEORGI, Frank (dir.) (2003). L’autogestion, la dernière utopie ? Paris : Publication de la Sorbonne, 612 pages. ISBN : 2-85944-485-8

[7] CORPET, Olivier (1982). « L’autogestion ». Dans LABICA, Georges, BENSUSSAN, Gérard (dir.). Dictionnaire critique du marxisme. Paris : Presses Universitaires de France, 941 pages, p. 70. ISBN : 2-13-037394-1

[8] CORPET, Olivier (1982). « L’autogestion ». Dans LABICA, Georges, BENSUSSAN, Gérard (dir.). Dictionnaire critique du marxisme. Paris : Presses Universitaires de France, 941 pages, p. 70. ISBN : 2-13-037394-1

[9] MOTHE, Daniel (1980). L’autogestion goutte à goutte. Paris : Le centurion, 190 pages. ISBN : 2-227-35609-X

[10] Daniel Mothé ne cache pas dans une note de bas de page de ce passage de son ouvrage qu’il fait lui-même parti de ces « doctrinaires »

[11] MOTHE, Daniel (1980). L’autogestion goutte à goutte. Paris : Le centurion, 190 pages. ISBN : 2-227-35609-X

[12] MOTHE, Daniel (1980). L’autogestion goutte à goutte. Paris : Le centurion, 190 pages. ISBN : 2-227-35609-X

[13] MEISTER, Albert (1963). « Problèmes de l’autogestion ». Autogestion, décembre 1963, n°7, pp. 103-116

MEISTER, Albert (1964). Socialisme et autogestion, l’expérience yougoslave. Paris : Editions du Seuil, 398 pages.

MEISTER, Albert (1970). Où va l’autogestion yougoslave ? Paris : Editions Anthropos, 386 pages.

MEISTER, Albert (1974). La participation dans les associations. Paris : Les Editions ouvrières, 276 pages

MEISTER, Albert (1981). L’autogestion en uniforme. Toulouse : Privat, 306 pages. ISBN : 2-7089-9201-5

[14] SAINSAULIEU, Renaud, TIXIER, Pierre Eric, avec la participation de MARTY, Marie-Odile (1983). La démocratie dans les organisations, vers des fonctionnements collectifs de travail. Paris : Librairie des Méridiens, 272 pages. ISBN : 2-86563-065-X

MARTY, Marie-Odile, RICHARD, Pierre, SAINSAULIEU, Renaud, TIXIER, Pierre-Eric (1982). « Autogestion et fonctionnement collectif ». Autogestion et socialisme, juin-septembre 1982, n°41-42, pp. 181-199

[15] GEORGI, Franck (2008). « L’autogestion en France, des ’’années 1968’’ aux années 1980. Essor et déclin d’une utopie politique ». La Pensée, décembre 2008, n°356, pp. 87-101

[16] « Les enfants de Lip ». CFDT-Aujourd’hui, septembre-octobre 1975, pp. 18-26

[17] GEORGI, Franck (2008). « L’autogestion en France, des ’’années 1968’’ aux années 1980. Essor et déclin d’une utopie politique ». La Pensée, décembre 2008, n°356, pp. 87-101

[18] PIAGET, Charles (1973). LIP, Charles Piaget et les LIP racontent. Paris : Stock, 219 pages

[19] GJIDARA, Marc (1998). « Autogestion ». Encyclopædia Universalis, pp. 490-494

[20] MORIN, Edgar (2001). La Méthode V, l’humanité de l’humanité. L’identité humaine. Paris : Editions du Seuil, 357 pages. ISBN : 2-02-061644-0

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3 Réponses to “1. Mais au fait, c’est quoi l’autogestion ? (1) Un mot qui souffre d’imprécisions”

  1. […] nous l’avons évoqué dans le premier billet, les « doctrinaires » et « politiques » qui ont publicisé l’autogestion en France (et […]

  2. rochard gilbert Says:

    Bonjour,
    Je trouve dommage que vous ne citiez pas l’ouvrage d’Henri Laborit « Societe informationnelle – Idées pour l’autogestion (Ed. du Cerf – 1973) ». Le point de vue, toujours d’actualité, d’un grand biologiste et fin observateur de nos comportements. Ceci d’autant plus que vous citez E. Morin, qui furent tous deux collaborateurs du « Groupe des dix ».
    Cordialement

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