2. Mais au fait, c’est quoi l’autogestion ? (2) Définition générale du terme

Pour inaugurer cette nouvelle année 2010, je vais amorcer une série de billets autour de mon travail de thèse, soutenu le 9 novembre dernier.

Pas facile de résumer 675 pages sur un blog…Par où commencer ? Un préalable me semble hautement nécessaire : éclaircir ce qu’on entend au juste par « autogestion ».

Après avoir débroussaillé les nombreux facteurs qui confèrent au mot autogestion un caractère imprécis, essayons donc d’en donner une définition générale.

Au sens littéral, le terme « autogestion » signifie « gestion pour soi même, ce qui implique la disparition des distinctions entre dirigeants et dirigés, donc la possibilité pour les individus de s’organiser collectivement tant dans la vie sociale que dans l’appareil productif »[1]. L’autogestion est ainsi l’exact contraire de ce que Alain Guillerm et Yvon Bourdet[2] nomment l’ « hétérogestion » et qui renvoie à la « gestion (de mes affaires) par un autre que moi » impliquant irrémédiablement « une coupure sociale qui aboutit à deux classes d’hommes, ceux qui pensent et dirigent et ceux qui exécutent ou sont exécutés », légitimant dès lors « la relation du maître et de l’esclave ».

L’autogestion « récuse [donc] catégoriquement la dissociation des tâches de préparation, conception, organisation, et de décision d’une part, des tâches d’exécution pures et simples d’autre part »[3], « elle est totalement incompatible avec une séparation de ces deux catégories »[4]. 

 

Une organisation autogérée est ainsi une organisation où « toutes les décisions sont prises par la collectivité qui est, chaque fois, concernée par l’objet de ces décisions. C’est-à-dire un système où ceux qui accomplissent une activité décident collectivement ce qu’ils ont à faire et comment le faire » [5].

Dans le domaine particulier des entreprises, l’autogestion renvoie à la « gestion d’une unité de production par les travailleurs eux-mêmes »[6] : « les décisions qui concernent les travailleurs d’un atelier doivent être prises par les travailleurs de cet atelier ; celles qui concernent plusieurs ateliers à la fois, par l’ensemble des travailleurs concernés ; celles qui concernent toute l’entreprise, par tout le personnel de l’entreprise » [7]. Ainsi, « une entreprise est [dite] autogérée lorsqu’elle est dirigée par les personnels qui la font fonctionner »[8].

 

L’autogestion est donc avant tout la réappropriation de la décision par ceux qui auront à exécuter et mettre en oeuvre cette décision. Pourtant, pour beaucoup, l’autogestion se limite à la simple réappropriation des moyens de production par les travailleurs. Mais l’autogestion ne peut se réduire à la simple propriété collective. Sa mise en pratique et les conséquences qui en découlent sont en effet beaucoup plus larges.

Cette simplification semble liée au terme « autogestion » lui-même, q’Henri Arvon[9] estime « mal approprié ». Ce n’est pas le préfixe « auto » qui est ici en cause (au contraire, ce terme traduit bien l’idéal d’autonomie et de réappropriation des décisions), mais la racine même du mot : le terme « gestion ». Cette notion est en effet « grevée de rationalité économique » et présente le risque de limiter ce concept à cette seule dimension matérielle, et par là même de le dénaturer. Ainsi, pour Henri Arvon, les termes anglo-saxons « self-government » et « self management » semblent beaucoup plus adéquats pour désigner ce modèle d’organisation particulier en élargissant son domaine d’application de la simple dimension économique à sa dimension politique. En effet, « les termes anglo-saxons situent la notion d’autogestion dans l’ampleur humaine (…) combinant des aspects à la fois politiques et économiques ».

En se replaçant sur le terrain politique, l’idée d’autogestion acquiert ainsi un contenu beaucoup plus large en proposant de « créer un autre sens du mot politique : à savoir la prise en main, sans intermédiaires et à tous les niveaux, de toutes les affaires par tous les hommes »[10]. C’est par cet ancrage politique même que l’autogestion se distingue de « la participation, [du] contrôle ouvrier et [des] coopératives [qui] ne concernent guère que la production et l’économie »[11].

 

En se donnant à voir comme un « mouvement qui vise à transformer la société et plus précisément à supprimer radicalement la société de classe en instaurant un système social qui s’organise sans créer de coupure entre dirigeants et exécutants »[12], l’autogestion a toute vocation à nous offrir une autre image de l’organisation que celle qui est généralement donnée, peinant à sortir de la sacro-sainte référence à la pyramide hiérarchique. En effet, comme nous venons de le voir, l’utopie autogestionnaire « ne conteste pas seulement une société dont la classe des capitalistes privés aurait été supprimée mais toute organisation sociale qui, pour une raison ou pour une autre, sous une forme ou sous une autre, perpétue la différence entre ceux qui dirigent et ceux qui obéissent »[13]. L’autogestion doit ainsi s’appréhender non « seulement comme un mode de gestion de l’entreprise, mais aussi comme une forme d’organisation sociale et communautaire »[14].

C’est à cette dimension, non pas gestionnaire mais sociale, que nous nous sommes intéressées dans ce travail : au-delà de la propriété collective, assurée par le partage égalitaire du capital, comment dépasser cette sacro-sainte coupure entre dirigeant et dirigé dans les collectifs humains, comment mettre en pratique l’autogestion d’un point de vue organisationnel et humain ?

 


[1] FAY, Victor (1996). L’autogestion, une utopie réaliste. Paris : Editions Syllepse, 109 pages. ISBN : 2-907993-42-9

[2] BOURDET, Yvon (1970). La délivrance de Prométhée, pour une théorie politique de l’autogestion. Paris : Editions Anthropos, 285 pages

BOURDET, Yvon (1974). Pour l’autogestion. Paris : Edition Anthropos, 293 pages

BOURDET, Yvon et GUILLERM, Alain (1975). L’autogestion. Paris : Editions Seghers, 285 pages

BOURDET, Yvon et GUILLERM, Alain (1977). Clefs pour l’autogestion. Paris : Editions Seghers, 286 pages. ISBN : 9782232112164

[3] GJIDARA, Marc (1998). « Autogestion ». Encyclopædia Universalis, pp. 490-494

[4] CASTORIADIS, Cornélius (1979). « Autogestion et hiérarchie ». Editions grain de sable. Extrait de Le contenu du socialisme, Paris : Éditions 10/18, 1979, 441 pages. ISBN : 2-264-00225-5. Disponible sur : http:// infokiosques.net/article.php3?id_article=247

[5] CASTORIADIS, Cornélius (1979). « Autogestion et hiérarchie ». Editions grain de sable. Extrait de Le contenu du socialisme, Paris : Éditions 10/18, 1979, 441 pages. ISBN : 2-264-00225-5. Disponible sur : http:// infokiosques.net/article.php3?id_article=247

[6] Dictionnaire encyclopédique Quillet

[7] CASTORIADIS, Cornélius (1979). « Autogestion et hiérarchie ». Editions grain de sable. Extrait de Le contenu du socialisme, Paris : Éditions 10/18, 1979, 441 pages. ISBN : 2-264-00225-5. Disponible sur : http:// infokiosques.net/article.php3?id_article=247

[8] TIXIER, Jacques (2000). « Socialisme, démocratie, autogestion ». La pensée, Janvier-mars 2000, n°321

[9] ARVON, Henri (1980). L’autogestion. Paris : Presses Universitaires de France ; 127 pages. ISBN : 2-13-036404-7

[10] GUILLERM, Alain et BOURDET, Yvon (1975). L’autogestion. Paris : Editions Seghers, 285 pages

[11] BOURDET, Yvon et GUILLERM, Alain (1977). Clefs pour l’autogestion. Paris : Editions Seghers, 286 pages. ISBN : 9782232112164

[12] BOURDET, Yvon (1970). La délivrance de Prométhée, pour une théorie politique de l’autogestion. Paris : Editions Anthropos, 285 pages

[13] BOURDET, Yvon (1970). La délivrance de Prométhée, pour une théorie politique de l’autogestion. Paris : Editions Anthropos, 285 pages

[14] FORTIN, Andrée (1980). « Une nouvelle façon de concevoir le monde ». Possibles, printemps-été 1980, vol 4, n°3-4, pp. 179-191

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4 Réponses to “2. Mais au fait, c’est quoi l’autogestion ? (2) Définition générale du terme”

  1. Cynthia L.J Says:

    Bonjour,

    Je suis etudiante en M1 en Sc. de l’educ, et mon 1er cours porte justement sur l’institution et la notion d’autogestion pedagogique.
    Ton article m’a fait enfin comprendre ce qu’est l’autogestion! Comme tu le dis dans un autres article, c’est un terme un peu fourre-tout, et dans ce que j’ai lu jusqu’ici,m rien n’etait tres clair. Tu m’as vraiment aidee, et tu ouvres enormement de perspectives de reflexion!!! J’aime beaucoup ce que tu ecris, et j’espere que tu publieras d’autres articles sur ce blog. Est-il possible de lire ta these?
    Au plaisir de te lire.

    Cynthia .L.J

  2. Patrice Pollet Says:

    Bonjour, Madame Canivenc

    En ayant lu ces résumés de votre travail sur l’autogestion, je m’étonne de ne voir apparaître aucune référence à l’école socio-technique anglosaxonne issue des travaux du Tavistock Institute et de W. Bion en particulier. Cette école a donné naissance au courant de la Démocratie au travail, notamment en Norvège, elle a été prolongée en France par des Auteurs comme Liu M. ou Ortsman O. et moi-même, parfois. L’intérêt de cette école a été de se centrer sur le concept de choix organisationnel et sur les modalités de recherche-action qui peuvent permettre de le rendre concrètement et socialement possible. Je sais bien que tant les tenants de la sociologie critique s’appuyant sur le modèle marxiste que ceux de la sociologie « libérale » de M. Crozier ont voulu minimiser l’apport de cette école, tout autant que les idéologues du mouvement coopératif. mais justement cette école s’est penchée sur les conditions concrètes d’une émancipation de l’autonomie des salariés plutôt que la définition d’un idéal-type jamais atteint.
    Les auteurs fondamentaux ont été publiés en anglais et jamais traduits mais Emery et Trist,Emery et Thorsrud, en particulier ne sont pas rien.

    bien cordialement votre,
    Patrice Pollet

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