4. C’est bien beau l’autogestion, mais concrètement on fait comment ? (2) L’exemple de deux coopératives autogérées

Comme nous l’avons évoqué dans le premier billet, les « doctrinaires » et « politiques » qui ont publicisé l’autogestion en France (et dont nous nous sommes inspirés pour en donner une définition ne travaillaient pas vraiment « sur la réalité vivante du fonctionnement concret des organisations existantes » [1]. De nombreux défenseurs de l’autogestion sont ainsi restés muets sur les modalités concrètes de mise en pratique de cette utopie.

C’est évidemment une lacune qui participe activement à faire de l’autogestion une notion imprécise et que nous ne tenons pas à réitérer.

Pour tenter d’éclaircir ces modalités pratiques, nous avons élaboré un « idéal-type » inspiré de la méthodologie de Max Weber, que nous allons désormais confronter aux principes de fonctionnement de deux coopératives autogérées étudiés dans le cadre de cette thèse.

 

L’élaboration d’un idéal-type des organisations autogérées nous a ainsi permis de dégager six lignes de forces, six caractéristiques principales et spécifiques à ce type de structure, au-delà de la simple socialisation des moyens de production : la socialisation du pouvoir qui passe par la socialisation de l’information, de la communication, du savoir et des valeurs ainsi que la création de réseaux.

L’idéal-type n’a cependant aucune prétention à refléter la réalité, comme le soulignait d’ailleurs Max Weber lui-même qui se disait « aussi loin que possible de croire que la réalité historique se laisse ’’emprisonner’’ dans le schéma conceptuel »[2]. L’idéal-type n’est qu’une abstraction, une représentation mentale qui aide le chercheur à penser et à questionner un phénomène. Comme l’explique Max Weber : « le concept idéal-typique (…) n’est pas un exposé du réel, mais se propose de doter l’exposé de moyens d’expression univoques »[3]. Ainsi, l’idéal-type, une fois défini, n’a d’autre signification que celle d’un concept limite purement idéal, auquel on mesure la réalité pour clarifier le contenu empirique de certains de ses éléments importants, et avec lequel on la compare. Un type idéal est ainsi une construction analytique qui sert à l’investigateur de tige de mesure pour établir des similitudes aussi bien que des déviations dans des cas concrets. Il fournit la méthode de base pour l’étude comparative, qui est celle que nous utiliserons dans la suite de ce travail.

Après avoir élaboré cet idéal-type nous nous trouvons donc devant la nécessité de le « confronter » à la pratique. Tel est l’exercice que nous allons désormais entreprendre en nous intéressant aux principes de fonctionnement de deux coopératives autogérées étudiées dans le cadre de cette thèse.

 

Nous nommerons la première coopérative Coopcom. Créée en 1995, cette entreprise choisit d’abord le statut de Sarl puis se convertit en Scop (Société Coopérative Ouvrière de Production) en 2004. Cette structure regroupe une dizaine de membres qui travaillent dans le secteur de la communication : ils rédigent principalement des articles pour des revues du secteur associatif, ils réalisent également des ouvrages, des guides techniques, juridiques et pratiques destinés aux associations ainsi que des documents de communication internes et externes (brochures, sites Internet, newsletters…) pour les entreprises du secteur de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS).

Cette coopérative travaille ainsi exclusivement pour le secteur associatif et, plus largement, celui de l’Economie Sociale et Solidaire, des secteurs qui lui semblent plus proches de ses valeurs et principes de fonctionnement que le secteur privé ou public.

Cette entreprise se revendique clairement de l’autogestion, qu’elle tente de mettre en pratique grâce aux principes de fonctionnement suivants :

  • Exclusivité de la propriété de l’entreprise aux salariés
  • Limitation de la spécialisation des fonctions
  • Egalité salariale
  • Fonctionnement collectif
  • Développement des liens interpersonnels
  • Partage du travail
  • Plafonnement des salaires et investissement grâce aux excédents

 

La seconde coopérative sera nommée Imprim’coop. Cette Scop créée en 1975 par des militants syndicaux officie dans le secteur de l’imprimerie et se compose d’une vingtaine de membres. Elle regroupe quatre grands services : Impression-façonnage (machinistes, conducteurs offset, massicotier, façonnier), Pré-presse (infographistes, illustrateurs, monteur-copiste/flasheur), commercial et administration (accueil, facturation, comptabilité, secrétariat).

Dès le début, Imprim’coop a posé des principes de fonctionnement forts, proches de ceux de Coopcom :

  • Salaire égalitaire
  • Refus de la hiérarchie
  • Obligation pour chacun d’être travailleur-associé
  • Partage des tâches
  • Participation de tous aux prises de décision (1 travailleur = 1 voix)
  • Volonté de s’inscrire dans la prise en charge par les travailleurs de leur outil de production

Cette coopérative s’appuie ainsi sur « un travail d’équipe, la réalisation professionnelle et personnelle de chacun ». Pour se faire, Imprim’coop prône l’information, la formation et l’innovation, l’ouverture permanente aux nouvelles technologies ainsi qu’une relation de confiance et d’entraide avec son environnement.

On retrouve ici les principales variables que nous avons placées au fondement de notre idéal-type des organisations autogérées. Les six thématiques que nous avons identifiées sont en effet omniprésentes dans les documents de présentation de ces deux coopératives (que nous n’avons pas souhaités citer ici pour respecter leur anonymat) : sites Internet, livret d’accueil, charte d’entreprise, documents consacrés à la mise en pratique de l’autogestion, etc.

Il est cependant à noter le réalisme et la mesure dont fait preuve Coopcom dans ces documents, soulignant d’emblée les difficultés et limites de la mise en pratique de l’autogestion et les décalages qu’il peut exister entre les principes de fonctionnement et les pratiques réelles (que nous étudierons dans de prochains billets).

 


[1] MOTHE, Daniel (1980). L’autogestion goutte à goutte. Paris : Le centurion, 190 pages. ISBN : 2-227-35609-X

[2] WEBER, Max (1995). Economie et société 1, les catégories de la sociologie. Paris : Pocket, 410 pages. ISBN : 2-266-06907-1 [1ère édition posthume : 1921]

[3] WEBER, Max (1965). Essais sur la théorie de la science. Paris : Plon, 537 pages. [Recueil d’articles publiés entre 1904 et 1917]

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