5. Autogestion et société de l’information : quel est le rapport ? (1) La société révolutionnaire de l’information

Quel est au juste le rapport entre la société de l’information et l’autogestion affiché par ce blog ?

Telle est la question à laquelle vont tenter de répondre les prochains billets

Nous connaîtrions actuellement une période profondément « révolutionnaire » liée à l’émergence d’un nouveau type de société marqué par de multiples bouleversements tant culturels, sociaux, technologiques qu’économiques appelant les formes organisationnelles à se renouveler en profondeur.

Cette période de mutation se traduirait par les passages des sociétés dites « industrielles », basées sur l’exploitation de matières premières à l’aide de la force physique, à une nouvelle forme de société où les notions « immatérielles » d’information, de communication et de savoir occupent la place centrale.

La généalogie de ce nouveau régime socio-technico-économique n’est pas des plus simples à réaliser. Tout d’abord, de nombreux qualificatifs lui ont été associés pour le caractériser : société « post-industrielle », « société de l’information », « société de la communication », et, plus récemment « société du savoir » ou «  de la connaissance ». De plus, ces qualificatifs sont parfois polysémiques et viennent se chevaucher. Enfin, la description de cette nouvelle société en émergence a souvent été l’œuvre de futurologues et prospectivistes dans les années 1970, puis, dans les années 1990, de publicistes et de « décideurs » politiques ou économiques. Il est donc difficile de faire la part des choses entre ce qui relève de l’analyse, de l’utopie, de la croyance, du mythe ou encore de la simple stratégie marketing ou électorale.

Nous en proposons ici une brève présentation qui n’a pas vocation à être exhaustive ni rigoureuse mais qui cherche avant tout à montrer que les discours qui accompagnent l’émergence de cette nouvelle société sont largement teintés d’utopie autogestionnaire, pourtant réputée complètement désuète à l’heure actuelle.

La société « post-industrielle » :

L’idée du passage d’une société fondée sur la production matérielle, issue de la naissance de l’industrie au XIXème siècle, à une époque fondée sur le traitement de l’information est majoritairement rattachée à la figure de Daniel Bell et à son ouvrage de 1973 The Coming of Post-Industrial Society (traduit en français en 1976 sous le titre : Vers la société post-industrielle). Daniel Bell y avance l’émergence d’un nouveau type de société axée sur la connaissance théorique et centrée sur les services opérant un transfert de pouvoir des détenteurs de capital aux producteurs de savoir. Daniel Bell affirme ainsi que « la société post-industrielle est fondée sur les services. Le jeu s’y déroule entre les personnes. Ce qui compte désormais, c’est ni le muscle, ni l’énergie, mais l’information ».

Cette nouvelle donne vient bouleverser la structure économique, l’organisation de la production et les rapports de travail mais marque plus globalement un véritable changement civilisationnel puisque ce développement des services, des ressources informationnelles et du savoir théorique offre « la promesse d’une société moins fracturée par les idéologies et les antagonismes sociaux » avec la perspective « d’une évacuation de la problématique du pouvoir ou de la domination au profit de la vision d’une société plus égalitaire, plus polycentrique »[1].

La société « de l’information » :

La notion de « société de l’information » est elle aussi souvent rattachée à Daniel Bell. Bernard Miège[2] distingue cependant « deux définitions principales » de la société de l’information : l’une, évoquée précédemment, renvoyant au primat des activités informationnelles, l’autre soulignant le poids grandissant des technologies de l’information et de la communication (TIC).

Dans cette seconde perspective, beaucoup attribuent également la paternité de la « société de l’information » à Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique dans les années 1940. A travers cette « cybernétique », Norbert Wiener proposait non pas une nouvelle discipline s’intéressant aux phénomènes communicationnels, mais bien plus un nouveau cadre épistémologique situant l’information au cœur des phénomènes tant physiques, biologiques, que sociaux, un véritable « paradigme informationnel ».

La cybernétique apparaît clairement en réaction à la barbarie qui marqua les deux premières guerres mondiales. Son projet est simple : faire des nouvelles technologies de l’informatique les nouveaux garants d’une société transparente et harmonieuse là où les hommes politiques, aveuglés par « les idéologies de la barbarie », ont failli. La société de l’information issue de la cybernétique se veut ainsi une alternative aux modes d’organisation politique de la société.

Les prospectives de Norbert Wiener se centrent donc elles aussi sur la notion d’ « information » mais s’ancrent moins dans l’univers économique (contrairement à Daniel Bell) que dans celui des techniques. Pour autant, il n’en annonce pas moins lui aussi l’avènement d’un véritable bouleversement civilisationnel, comme nous l’expliquent Philippe Breton et Serge Proulx :

« La légitimité de cette ’’nouvelle société’’ procèderait d’un triple raisonnement déterministe. D’abord nous assisterions à une révolution technique dans le domaine de l’information, de son traitement, de sa conservation et de son transport. Ensuite, cette révolution provoquerait des changements en profondeur des structures de nos sociétés et même de nos civilisations. Enfin, ce bouleversement serait pour l’essentiel positif et à l’origine d’une société plus ’’égalitaire’’, plus ’’démocratique’’ et plus ’’prospère’’. Cette société de l’information se substituerait à la ’’société industrielle’’, hiérarchisée et bureaucratisée, violente, livrée au hasard et à la désorganisation »[3].

Une conception que l’on retrouve à l’aube du nouveau millénaire avec le Sommet Mondial de la Société de l’Information (SMSI) de Genève où les TIC sont présentées comme « propice[s] à l’instauration d’un monde plus pacifique, plus juste et plus prospère »[4].

La société « de la communication » :

Face à cette expression réductionniste de « société de l’information » largement teintée de déterminisme technique, certains lui préfèrent celle de « société de la communication comme l’explique Erik Neveu :

« Parce que la communication est plus riche des connotations de l’échange, de la rencontre, du partage, moins marquée par une résonance technique ou cognitive, elle demeure un signifiant plus riche, plus séduisant dans ses déclinaisons grand public. (…) Parce qu’elle introduit une arôme spirituel, une composante affective, la communication est loin d’avoir perdu dans la compétition visant à attribuer un nom de baptême – ou plutôt un copyright !- à la société émergente du XXIème siècle » [5].

Cette bataille sémantique n’en change pas pour autant le contenu des bouleversements annoncés puisque ici encore, « les réseaux de communication sont aussi promesses de transparence, de démocratie, générateurs de connexions qui brisent l’atomisation de la société de masse » [6].

La société « du savoir » :

L’expression de « société du savoir », que l’on retrouve également sous le vocable de « société de la connaissance », est plus récente.

Ce nouveau glissement sémantique semble lui aussi témoigner d’une volonté de dépasser les visions réductrices et technicistes précédentes.

Ainsi pour Gérard Valenduc, ce glissement permet de « retracer un itinéraire conceptuel qui part d’une approche de la société post-industrielle nettement imprégnée de déterminisme technologique, pour s’achever (provisoirement sans doute) sur la notion de société de la connaissance, qui accorde un rôle prépondérant au capital humain et au capital social »[7].

De même, pour l’UNESCO, « la notion de société de l’information repose sur des progrès technologiques. Celle de sociétés du savoir inclut pour sa part des dimensions sociales, éthiques et politiques bien plus vastes »[8].

Cette nouvelle « nomination »[9] semble également avoir émergé de la nécessité de mieux distinguer les notions d’ « information » et de « savoir » qui sont encore trop facilement prises pour des équivalents. Comme le souligne Yves Jeanneret : « l’erreur fondamentale suppose une continuité entre information, connaissance et savoir ». Cet auteur fustige ainsi « les auteurs qui s’expriment sur la question [et qui] ressassent un discours péremptoire sur la ’’société de l’apprentissage’’, sans avoir perdu de temps à apprendre comment les savoirs se diffusent dans la société »[10].

L’emploi de cette expression et la définition de son contenu nécessitent donc au préalable de distinguer ces différents termes qui sont largement symbiotiques.

Pour Edgar Morin « la connaissance est ce qui permet de situer l’information, de la contextualiser et de la globaliser, c’est-à-dire de la placer dans un ensemble »[11]. De même, pour Erik Neveu, « la connaissance renvoie aux cadres cognitifs qui permettent de poser les questions et par là de sélectionner et traiter l’information pertinente » [12]. Une idée que l’on retrouve encore dans le rapport mondial de l’Unesco sur « les sociétés du savoir » :

« La transformation d’une information en savoir suppose un travail de réflexion. En tant que telle, une information n’est qu’une donnée brute, la matière première de l’élaboration d’un savoir (…). Le caractère réflexif du jugement requis par la transformation d’une information en savoir en fait davantage qu’une simple vérification des faits. Il implique la maîtrise de certaines compétences cognitives, critiques et théoriques, dont le développement est précisément l’objet des sociétés du savoir. Si l’on peut se noyer dans le flot des informations, le savoir est précisément ce qui permet de ’’s’orienter dans la pensée’’ » [13].

La connaissance correspond donc à de l’information signifiante dans un certain contexte. L’information ne devient connaissance que lorsqu’elle est appropriée par un individu et qu’elle fait sens pour lui, quand elle est intégrée dans une problématisation et une interprétation du réel, c’est-à-dire quand elle fournit une réponse à une interrogation problématique sur un fait ou un évènement qui sollicite l’intelligence et la mémoire de l’individu.

Ce qui serait en jeu dans cette nouvelle société en émergence ce serait donc non seulement la possibilité d’accéder à une multitude d’informations mais également la capacité de les sélectionner et de les « traiter », c’est-à-dire de leur donner un sens en les contextualisant.

Ce n’est donc plus le simple échange d’informations, de données brutes qui est ici en jeu, mais la compréhension, l’intériorisation puis l’extériorisation des ces informations leur conférant un statut de connaissance puis de savoir. C’est donc l’intelligence qui devient la variable organisationnelle, et donc productive, de base au travers des processus informationnels et communicationnels.

Ainsi, dans ce nouveau contexte, non seulement les informations circulent (contrairement aux régimes politico-sociaux précédents basés sur le secret et la rétention d’informations), mais plus encore la capacité de les traiter se répand offrant à tous la possibilité d’être acteur de la nouvelle société en émergence. Une évolution qui semble avérée par l’ « accroissement des niveaux de scolarisation qui modifie la nature et le volume du capital culturel détenu par les occupants de positions sociales très variées » [14]. Désormais, « le savoir n’est plus le monopole d’une classe particulière de citoyens »[15]. Une nouvelle donne propice au développement de la « participation du plus grand nombre », à « l’autonomisation (empowerment) des individus » et à « un renouveau des pratiques démocratiques » selon l’Unesco[16].

Ici encore s’offre donc à nous la promesse d’une société moins hiérarchique, plus égalitaire et démocratique qui entretient de nombreux liens avec l’utopie autogestionnaire.

En accord avec ces discours prospectivistes, certains défenseurs de l’autogestion ont fondé nombre de leurs espoirs sur l’évolution des techniques – et notamment les technologies de l’information et de la communication (TIC) – pour faire advenir une société autogérée.

On retrouve ainsi des discours très proches chez les doctrinaires et politiciens des années 1970, époque à laquelle émergea la société post-industrielle de l’information. Comme l’expliquait Edmond Maire en 1976 :

« De même qu’il y a cinquante ans, on affirmait que le socialisme serait l’enfant naturel de la révolution industrielle, certains avancent aujourd’hui qu’il sera le fruit des mutations engendrées nécessairement par la révolution scientifique et technique. D’aucuns se sont même risqués en paraphrasant Lénine (’’Le socialisme, c’est les soviets plus l’électricité’’) à dire : ’’le socialisme, c’est l’autogestion plus l’ordinateur’’ » [17].

Parmi eux, Yvon Bourdet qui considérait qu’ « au niveau des grands ensembles sociaux, voire de l’humanité entière, l’autogestion est rendue possible, en principe, par la technologie moderne »[18]. Tout en affichant une certaine mesure, Edmond Maire semble partager cette optimisme : « sans croire que la révolution scientifique et technique soit toujours positive, celle-ci peut, soumise aux impératifs de l’être humain, rendre plus actuelle, crédible et nécessaire, la perspective de l’autogestion »[19].


[1] NEVEU, Erik (2006). Une société de communication ? Paris : Editions Montchrestien, 160 pages. ISBN : 2-7076-1404-1 [4ème édition]

[2] MIEGE, Bernard (1995). La pensée communicationnelle. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, 120 pages. ISBN : 2-7061-0621-2

[3] BRETON, Philippe, PROULX, Serge (2002). L’explosion de la communication, à l’aube du XXIe siècle. Paris : La Découverte, 389 pages. ISBN : 2-7071-3736-7

[4] Déclaration de principes du SMSI de Genève. Retranscrit dans MATHIEN, Michel (dir.). La « société de l’information », entre mythes et réalités. Bruxelles : Bruylant, 435 pages. ISBN : 2-8027-2039-2

[5] NEVEU, Erik (2006). Une société de communication ? Paris : Editions Montchrestien, 160 pages. ISBN : 2-7076-1404-1 [4ème édition]

[6] NEVEU, Erik (2006). Une société de communication ? Paris : Editions Montchrestien, 160 pages. ISBN : 2-7076-1404-1 [4ème édition]

[7] VALENDUC, Gérard (2005). La technologie, un jeu de société, au-delà du déterminisme technologique et du constructivisme social. Louvain-La-Neuve : Academia Bruylant, 251 pages. ISBN : 2-87209-800-3

[8] RAPPORT MONDIAL DE L’UNESCO (2005). Vers les sociétés du savoir. Paris : Editions UNESCO, 237 pages. ISBN : 92-3-204000-X

[9] JEANNERET, Yves (2005). « La ’’société de l’information’’ comme figure imposée. Sur un usage particulier des mots en politique ». Dans MATHIEN, Michel (dir.). La « société de l’information », entre mythes et réalités. Bruxelles : Bruylant, 435 pages, pp. 66-76. ISBN : 2-8027-2039-2

[10] JEANNERET, Yves (2000). Y’a-t-il (vraiment) des technologies de l’information ? Villeneuve d’Ascq : Presses Universitaires du Septentrion, 134 pages. ISBN : 2-85939-632-2

[11] MORIN, Edgar (2005). « L’enjeu humain de la communication ». Dans CABIN, Philippe, DORTIER, Jean-François (dir.). La communication, état des savoirs. Auxerre : Editions Sciences Humaines, 353 pages, pp.19-26. ISBN : 2-912601-29-0 [2ème édition actualisée]

[12] NEVEU, Erik (2006). Une société de communication ? Paris : Editions Montchrestien, 160 pages. ISBN : 2-7076-1404-1 [4ème édition]

[13] RAPPORT MONDIAL DE L’UNESCO (2005). Vers les sociétés du savoir. Paris : Editions UNESCO, 237 pages. ISBN : 92-3-204000-X

[14] NEVEU, Erik (2006). Une société de communication ? Paris : Editions Montchrestien, 160 pages. ISBN : 2-7076-1404-1 [4ème édition]

[15] VERCELLONE, Carlo (dir.) (2003). Sommes nous sortis du capitalisme industriel ? Paris : La Dispute, 249 pages, pp. ISBN : 2-84303-068-4

[16] RAPPORT MONDIAL DE L’UNESCO (2005). Vers les sociétés du savoir. Paris : Editions UNESCO, 237 pages. ISBN : 92-3-204000-X

[17] MAIRE, Edmond (1976). Demain l’autogestion. Paris : Editions Seghers, 157 pages

[18] BOURDET, Yvon (1974). Pour l’autogestion. Paris : Edition Anthropos, 293 pages

[19] MAIRE, Edmond (1976). Demain l’autogestion. Paris : Editions Seghers, 157 pages

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