7. Autogestion et société de l’information : quel est le rapport ? (3) Les entreprises de la société de l’information

L’émergence de la société de l’information engendre un renouvellement de la conception avec laquelle sont appréhendées l’activité du travail et les organisations dans lesquelles cette activité prend place : les entreprises. Ce renouvellement offrirait la promesse d’enfin dépasser les conceptions traditionnelles du travail et de l’entreprise héritées du XIXe siècle et critiquées depuis nombre d’années mais dont l’emprise reste forte.

Les conceptualisations de l’entreprise et de l’organisation du travail seraient ainsi en passe de quitter définitivement le terrain théorique qui les a fait naître, celui du taylorisme : « les formes d’organisation héritées de l’ère du taylorisme, à caractère pyramidal et relativement statique, s’avèrent de moins en moins adaptées. (…) Nous irons vers des formes d’organisation au sein desquelles l’intelligence de tous devra être mobilisée et qui nécessiteront moins de cadres, moins d’instructions de haut en bas, plus de transversalité et de coopération »[1].

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

Réhabilitation du travail :

C’est en effet à un renouvellement complet de la conception du travail que nous enjoint l’émergence de ce nouveau type de société fondé sur l’information, la communication et le savoir nécessitant une nouvelle « génération d’ouvriers intelligents, en opposition à ceux auxquels Taylor demandait de ne pas penser »[2].

Dans la société post-industrielle, le travail devient certes « plus intellectuel, mais il devient également plus autonome et plus relationnel »[3]. Ainsi, la place du savoir et des connaissances progresse pour devenir centrale mais s’accompagne également de la recherche de nouvelles qualités humaines, que l’on regroupe sous les termes de « compétences » (en opposition à la « qualification » rattachée au poste de travail plus qu’au travailleur lui-même) ou de « savoir-être » (en complément des notions de « savoir » et de « savoir-faire ») : autonomie, esprit d’initiative, capacités cognitives (et notamment capacité d’apprendre en permanence mais surtout d’apprendre à apprendre), compétences relationnelles et aptitudes à communiquer, à coopérer et à travailler en équipe, à s’adapter à des situations changeantes et à s’impliquer dans son travail, etc.

Comme le résument bien Gérard Valenduc et Patricia Vendramin : « le travail dans la société de l’information est de plus en plus qualifié, il permet de mettre en œuvre et de développer de multiples compétences faites de savoir-faire et de savoir-être. Il s’affranchit des hiérarchies et des contrôles tatillons. L’autonomie et le travail en groupe permettent un nouveau rapport au travail et au collectif de travail. Le travail se décrit avec des mots comme responsabilisation, implication, créativité et collaboration. C’est tout le sens du travail qui se trouve affirmé »[4].

La figure du travail s’éloigne ainsi du labeur mécanique et abêtissant qu’il représentait jadis.

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

Renouvellement des théories organisationnelles :

Parallèlement, les théories organisationnelles vont se renouveler en s’éloignant un peu plus des théories classiques de l’organisation initiées par Taylor à la fin du XIXe siècle avec l’essor de la société industrielle où l’entreprise est assimilée à une machine dont le travailleur n’est qu’un rouage.

Sans surprise, l’intelligence devient une thématique clé des nouvelles théories organisationnelles. En effet, comme nous l’avons vu, le travail contemporain ne requiert plus tant une « force de travail » que des « compétences cognitives » aptes à transformer les multiples informations qui irriguent l’organisation en connaissances. Ainsi, pour Jacques Henri Jacot[5], « le caractère le plus évident des formes nouvelles d’organisation est relatif à la prise en considération de la montée explicite de la connaissance, ou plus précisément de la cognition à tous les niveaux de l’activité productive : atelier, entreprise, système industriel ». Ainsi, l’intelligence est désormais une faculté disséminée à tous les étages de l’entreprise, et non plus confinée au sommet hiérarchique. Elle se conçoit également comme un attribut collectif, et non plus seulement individuel, qui s’exprime en situation, réconciliant ainsi pensée et action.

Les expressions à la mode telles que « organisation apprenante » ou « qualifiante » et « knowledge management » attestent du développement de ces nouvelles conceptions, plaçant l’intelligence au cœur des processus organisationnels et encourageant à faire de l’entreprise un véritable « lieu pédagogique »[6].

La place centrale des variables informationnelles et communicationnelles fait également basculer les théories organisationnelles de la problématique de la « coordination » à celle de la « coopération », une thématique présentée comme un « enjeu central du développement des organisations »[7].

Avec ce passage de la coordination à la coopération, l’organisation de l’activité n’est désormais plus assurée verticalement par la hiérarchie mais horizontalement, par les travailleurs eux-mêmes, au travers de leurs interactions quotidiennes et grâce à leur capacité à élaborer un « accord social »[8]. La notion de coopération a donc pour corollaire la décentralisation d’un certain nombre de prises de décisions ayant trait à l’organisation du travail, désormais dévolue aux travailleurs eux-mêmes. Cette logique de décentralisation est symptomatique du passage d’une logique transcendantale à une logique immanente permettant des adaptations « au plus juste » et en « temps réel », c’est-à-dire des ajustements au plus près du terrain et constamment renouvelés.

Cette nouvelle logique va ainsi encourager l’autonomisation et la responsabilisation des travailleurs.

La notion de coopération met également en avant la dimension sociale et symbolique de toute organisation, même entrepreneuriale et soumise aux lois économiques, au détriment d’une conception strictement mécaniste et fonctionnelle de l’entreprise : « la spécificité de la coopération est justement d’échapper à la rationalité instrumentale individuelle. On dira d’un comportement qu’il est coopératif s’il est soutenu par un autre type de rationalité, visant la satisfaction non d’un intérêt matériel personnel, mais la production ou la reproduction de ressources symboliques, par l’adhésion à des normes collectives »[9].

Cette thématique ouvre ainsi la voie à une « anthropologisation » de l’entreprise, où les dimensions symboliques de valeurs, de croyances, de coutumes et de rites deviennent centrales là où elles étaient auparavant déniées au profit d’une conception purement économique, mécanique et fonctionnelle des organisations artefactuelles. La notion de culture donne donc à voir l’entreprise non plus comme un agrégat d’individus guidés par des intérêts économiques, mais comme une véritable communauté anthropologique cohérente et soudée autour de valeurs communes.

L’ensemble de ces thématiques semble ainsi attester d’un vrai bouleversement dans la manière dont sont appréhendées les entreprises à l’heure de la société de l’information. Loin de la machine froide et rationnelle qu’elle incarnait auparavant, l’entreprise se révèle dans ses dimensions humaines et tire désormais sa principale valeur des travailleurs, considérés non plus comme de simples rouages mais comme des acteurs qualifiés, responsables et autonomes de première importance.

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

(R)évolution des pratiques managériales :

C’est à une véritable révolution dans les rapports interhiérarchiques que nous conduisent ces nouvelles conceptions de l’organisation et du travail, enjoignant les uns à être plus responsables et autonomes et les autres à user de moins de surveillance, de contrôle et de procédures formelles.

Les travailleurs du régime « post-industriel » sont en effet appelés à développer une « nouvelle attitude (…) vis-à-vis du travail qu’ils ont à réaliser » : « une attitude de prise d’initiative et de responsabilité sur la situation qu’ils affrontent, et dont ils ont la charge en quelque sorte »[10]. On passe de « la logique d’obéissance à la logique de la responsabilité »[11].

Mais ces nouvelles conceptions encouragent également la direction et l’encadrement intermédiaire à développer une nouvelle attitude envers ces travailleurs, désormais autonomes et responsables. Une attitude de confiance qui confère aux encadrants non plus un rôle de surveillance, de contrôle et de punition, mais un rôle de soutien, d’animation et de conciliation.

L’encadrement voit ainsi son rôle complètement bouleversé. Traditionnellement, l’encadrant était principalement ancré dans des activités de gestion et d’administration de la production et de distribution des biens et des services. Il doit désormais « se recentrer sur l’animation d’équipes, la gestion et le partage des connaissances »[12].

Le manager devient un véritable « médiateur » entre différents éléments plus ou moins conciliables. Jean-Pierre Le Goff fait ainsi du management non pas une science ou une technique mais « un art au sens étymologique du terme : manière de disposer, de combiner habilement »[13]. Au-delà de la combinaison des facteurs traditionnels tels que « le capital, le travail, les matières premières, la technologie, les règles, les normes, les procédures »[14], les managers doivent également devenir des négociateurs « de sens et du sens dont ils sont de plus en plus les porteurs et les relais ». Ils sont ainsi appelés à être des méta-communicateurs capables de gérer le lien social en organisation, en cherchant des passerelles de coexistence.

Ainsi, « le ’’cadre’’, dont la vocation est de ’’cadrer la base’’ pour qu’elle suive les directives de la direction, est alors remplacé par un traducteur de représentations, chargé de maintenir par un haut niveau d’échange et d’énergie, le tissu organisationnel »[15].

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

De par cette nouvelle image du travail, de l’entreprise et des relations hiérarchiques, les organisations contemporaines semblent réellement en passe de quitter définitivement le terrain conceptuel qui les a fait naître, celui de l’Organisation Scientifique du Travail initiée par Taylor à l’époque industrielle, pour se mettre au diapason de la société de l’information et de sa promesse d’une société plus égalitaire et démocratique.

On y retrouve ainsi, une nouvelle fois, nombre des thématiques chères à l’autogestion : remise « aplatissement » de la hiérarchie ; coopération et convivialité ; implication, autonomie et responsabilité de tous ; etc.

Un phénomène particulièrement prégnant dans les entreprises du secteur des TIC, emblématiques de la société de l’information. Comme le souligne Gérard Valenduc et Patricia Vendramin : « le nouveau modèle du travail ’’high-tech’’ est souvent décrit de manière idéalisée : la fin des hiérarchies, la convivialité, la créativité, l’autonomie, le travail en groupe et des rémunérations élevées »[16].

L’entreprise TIC regroupant les « travailleurs du savoir » est ainsi la quintessence de cette nouvelle image de l’entreprise à visage humain, comme en témoigne bien un groupement de dirigeants d’entreprise que nous avons étudié dans le cadre de cette thèse et qui cherche à remettre l’homme au cœur de l’entreprise et de l’économie : « la mutation de la valeur qui fait de la matière grise la principale richesse de l’entreprise, nous donne raison. Ce que, jusqu’à présent, nous avons défendu au nom d’une certaine vision de l’homme et de sa place dans la société, nous le défendons aujourd’hui au nom de la performance des entreprises : les plus compétitives seront celles qui feront de l’humain leur principal capital ». Un fait encore avéré par l’un des dirigeants d’entreprise de ce mouvement (que nous avons également étudiée), officiant dans le secteur des TIC : « je crois vraiment en cette chose là [« l’homme au cœur de l’entreprise »], encore plus dans les entreprises de notre secteur : dans un milieu industriel, de production, où les gens sont payés au Smic, etc. sans doute, les dirigeants ont beaucoup plus de difficultés, c’est plus difficile ; nous, on a quand même cette chance d’être avec des gens qui ont un certain niveau de diplôme, qui ne sont pas payés au Smic, qui sont passionnés par ce qu’ils font, donc c’est quand même plus facile pour nous ».

Ainsi, discours de la société de l’information, imaginaire des TIC et récits d’entreprise puisent tous au cœur de la rhétorique autogestionnaire et se conjuguent harmonieusement pour annoncer l’avènement de nouvelles formes organisationnelles plus démocratiques et humaines.


xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

[1] DE JOUVENEL, Hugues (1995). « La société française à l’horizon 2010 : réinventer l’univers du travail ». Dans DE BEER, Anne et al. Le travail au XXIe siècle, mutation de l’économie et de la société à l’ère des autoroutes de l’information. Paris : Dunod, 274 pages, pp. 9-33. ISBN : 2-10-002703-4

[2] DE BEER, Anne (1995). « L’informatique, prédatrice d’emplois ? ». Dans DE BEER et al. Le travail au XXIe siècle, mutation de l’économie et de la société à l’ère des autoroutes de l’information. Paris : Dunod, 274 pages, pp. 79-113. ISBN : 2-10-002703-4

[3] PERRET, Bernard (1995). « L’industrialisation des services ». Dans DE BEER, Anne et al. Le travail au XXIe siècle, mutation de l’économie et de la société à l’ère des autoroutes de l’information. Paris : Dunod, 274 pages, pp. 35-51. ISBN : 2-10-002703-4

[4] VENDRAMIN, Patricia, VALENDUC, Gérard (2002). Technologies de l’information et de la communication, emploi et qualité du travail. Bruxelles : FTU-Namur. Disponible sur : http://www.ftu-namur.org/fichiers/TICqualitedutravail-onkelinx.pdf

[5] JACOT, Jacques-Henri (1994). Formes anciennes, formes nouvelles d’organisation. Lyon : Presses Universitaires de Lyon, 233 pages. ISBN : 2-7297-0467-1

[6] THUDEROZ, Christian (1995). « Du lien social dans l’entreprise, travail et individualisme coopératif ». Revue française de sociologie, n° XXXVI, pp. 325-354

[7] AMBLARD, Henri ; BERNOUX, Philippe ; Herreros, Gilles; LIVIAN, Yves-Frédéric (2005). Les nouvelles approches sociologiques des organisations. Paris : Editions du Seuil, 291 pages. ISBN : 2-02-068574-4 [3ème édition augmentée d’un chapitre]

[8] ZARIFIAN, Philippe et VELTZ, Pierre (1993). « Vers de nouveaux modèles d’organisation ». Sociologie du travail, n°1, pp 3-25

[9] COUTROT, Thomas (1998). L’entreprise néolibérale, nouvelle utopie capitaliste ? Paris : Editions La Découverte, 2831 pages. ISBN : 2-7071-2822-8

[10] ZARIFIAN, Philippe (1999). « Sur la compétence ». Disponible sur : http://perso.wanadoo.fr/philippe.zarifian/page50.htm

[11] Préface de François Guiraud à l’ouvrage de CROZIER, Michel (1991). L’entreprise à l’écoute, apprendre le management post-industriel. Paris : InterEditions, 217 pages. ISBN : 2-7296-0304-2

[12] DUVAL, Guillaume, JACOT, Henri (coord.) (2000). Le travail dans la société de l’information, paradoxes, enjeux des NTIC. Editions Liaisons, 190 pages. ISBN : 2-87880-342-6

[13] LE GOFF, Jean-Pierre (2000). Les illusions du management, pour le retour du bon sens. Paris : La Découverte/Poche, 163 pages. ISBN : 2-7071-4190-9

[14] DE GAULEJAC, Vincent (2005). La société malade de la gestion, idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social. Paris : Editions du Seuil, 275 pages. ISBN : 2-02-068912-X

[15] GALINON-MELENEC, Béatrice (2007). Penser autrement la communication, du sens commun vers le sens scientifique, du sens scientifique vers la pratique. Paris : L’Harmattan, 242 pages. ISBN : 978-2-296-02658-2

[16] VENDRAMIN, Patricia, VALENDUC, Gérard (2002). Technologies de l’information et de la communication, emploi et qualité du travail. Bruxelles : FTU-Namur. Disponible sur : http://www.ftu-namur.org/fichiers/TICqualitedutravail-onkelinx.pdf

About these ads

Une Réponse à “7. Autogestion et société de l’information : quel est le rapport ? (3) Les entreprises de la société de l’information”

  1. Félicitation pour votre article.
    De toute façon votre blog est carrément génial et on y obtient énormement de choses.
    Un grand merci de partager régulièrement avec le reste de la communauté.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

%d bloggers like this: