8. La société de l’information : une nouvelle chance pour l’autogestion ?

Au regard du contexte sociotechnique, l’utopie autogestionnaire fait ainsi preuve d’une étonnante actualité à une époque où elle est censée ne plus faire recette. La « société de l’information » semble en effet porteuse d’un puissant potentiel de relégitimation en sa faveur. Elle semble également s’accompagner de bouleversements sociaux majeurs : tout concorde pour dessiner des formes organisationnelles plus émancipatrices, égalitaires, consensuelles et démocratiques à tonalité fortement autogestionnaire.

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Cette hypothétique réactualisation de l’autogestion se retrouve dès les prémisses de la société de l’information, au point d’y apparaître comme un constituant intrinsèque essentiel.

L’utopie sociale portée par la cybernétique de Norbert Wiener est en effet « proche d’une société démilitarisée, autogérée, autorégulée, notamment grâce aux nouvelles ’’machines à communiquer’’. Dans un certain sens, l’utopie de la communication est celle d’une société anarchiste où l’exercice de la raison remplace l’exercice du pouvoir »[1]. Philippe Breton et Serge Proulx qualifient ainsi Norbert Wiener « d’ ’’anarchiste rationnel’’ assez original, en lutte contre le capitalisme, le communisme, l’Eglise et l’armée » à l’image de Proudhon.

Cette conception autogestionnaire de la société de l’information a perduré à sa suite et semble même s’être renforcée comme en témoigne bien l’ouvrage de Yoneji Masuda The information society as postindustrial society, datant de 1980 décrypté ici par Nicolas Journet : « selon Yoneji Masuda, la transformation des structures de pouvoir et d’influence est inéluctable. L’individu autonome est appelé à remplacer les organisations. Il joue des rôles multiples : en même temps qu’ouvrier, il peut être décideur »[2].

La société de l’information continue aujourd’hui d’offrir la promesse d’une « altérité politique radicale »[3] très proche de l’autogestion, marquant «  le dépassement des ’’vieux clivages’’ »[4]. Une idée qui est au cœur de l’ouvrage de Jean Lojkine sur La révolution informationelle, symbole à ses yeux de « l’amorce potentielle d’une nouvelle civilisation, postmarchande, issue du dépassement d’une division qui oppose les hommes depuis qu’existent les sociétés de classe, division entre ceux qui produisent et ceux qui gèrent la société (…). La division du travail entre ceux qui ont le monopole de la pensée et ceux qui en sont toujours exclus commencerait à être remise en cause, ou plutôt sa remise en cause deviendrait aujourd’hui un enjeu social réel, à l’échelle de l’humanité »[5]. On retrouve ici mots pour mots la rhétorique dont usent les « doctrinaires » tels qu’Yvon Bourdet ou Cornélius Castoriadis pour définir l’autogestion.

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Confirmant la place centrale qu’occupe actuellement l’utopie autogestionnaire malgré sa prétendue désuétude, Luc Boltanski et Eve Chiapello[6] nous en livrent cependant une toute autre interprétation. Ils voient en effet dans la société actuelle non pas l’avènement de l’utopie autogestionnaire et la propagation des formes organisationnelles révolutionnaires dont elle est porteuse, mais la récupération de sa rhétorique par les formes organisationnelles dominantes pour assurer leur propre régénérescence.

Luc Boltanski et Eve Chiapello voient ainsi dans l’autogestion l’un des facteurs clés du renouvellement de l’esprit du capitalisme, dont la légitimité a été fortement chahutée durant les « événements de 68 » : « c’est en récupérant une partie des thèmes de contestation qui se sont exprimés au cours des événements de mai, que le capitalisme désarmera la critique, reprendra l’initiative et trouvera un dynamisme nouveau (…) les thèmes et postures venus de la gauche contestataire ont pu être interprétés de façon à être compatibles avec les nouvelles exigences du management. Cela vaut particulièrement, pour le thème gauchiste de l’autogestion » : « les qualités qui, dans ce nouvel esprit, sont des gages de réussite (l’autonomie, la spontanéité, la mobilité, la capacité rhizomatique, la pluricompétence, la convivialité, l’ouverture aux autres et aux nouveautés, la disponibilité, la créativité, l’intuition visionnaire, la sensibilité aux différences, l’écoute, l’attrait pour l’informel et la recherche de contacts interpersonnels) sont directement empruntés au répertoire de mai 68. Mais ces thèmes, associés dans les textes du mouvement de mai à une critique radicale du capitalisme, se trouvent, dans la littérature du management, en quelque sorte autonomisés, constitués en objectifs valant pour eux-mêmes et mis au service des forces dont ils entendaient hâter la destruction »[7].

L’autogestion n’est plus ici l’adversaire mais le partenaire de l’entreprise capitaliste, non plus son ennemi mais sa muse.

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Si ces deux interprétations convergent pour faire de l’autogestion un brûlant thème d’actualité malgré son déni généralisé, leur portée est cependant radicalement opposée :

  • L’une, proche de l’ « utopie blanche », annonce l’avènement d’une société autogestionnaire
  • L’autre, proche de l’ « utopie noire », y voit bien au contraire la récupération de l’utopie autogestionnaire par le capitalisme parvenant ainsi à renouveler son « esprit » tout en anéantissant sa critique

Ce sont ces interprétations que mon travail a tenté de « mettre à l’épreuve » dans une perspective « critique », tant épistémologique que sociologique.

La démarche sociologique critique – veine assez développée en France – cherche à interroger l’ordre établi en révélant des rapports ou des processus de domination cachés. Il ne s’agit pas cependant ici de les dénoncer en « criant » à la manipulation, mais de les rendre visibles et lisibles, tant dans les « nouvelles formes organisationnelles » qui émergent avec la société de l’information que dans les organisations autogérées.

Au niveau épistémologique, ce travail se rattache au rationalisme critique initié par Karl Popper. S’inspirant de la théorie évolutionniste de Darwin fonctionnant par « sélection » des espèces les plus aptes, Popper conçoit la science comme « élimination des erreurs »[8]. Il défend ainsi l’idée d’une théorie évolutionniste de la connaissance où « nous apprenons par réfutation, c’est-à-dire par élimination de l’erreur, par rétro-action »[9]. La méthode critique de Popper fonctionne ainsi par « des anticipations théoriques audacieuses et aventureuses, suivies par des contrôles rigoureux destinés à mettre en évidence et à éliminer les erreurs. C’est la méthode même de la vie, dans son évolution vers des formes de plus en plus complexes » [10].

Telle est la méthode que nous avons suivie en essayant de mettre à l’épreuve les grilles de lecture proposées par Jean Lojkine d’un côté, Luc Boltanski et Eve Chiapello de l’autre, pour appréhender la place de l’autogestion dans la société de l’information. Ce travail a ainsi cherché à falsifier tant la vision enchantée offerte par Lojkine sur le possible avènement d’une société autogestionnaire que l’interprétation pessimiste livrée par Luc Boltanski et Eve Chiapello sur l’anéantissement de la critique autogestionnaire.

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Pour ce faire, ce travail s’est appuyé sur trois terrains distincts :

  • Deux coopératives autogérées que nous avons déjà présentées précédemment : Coopcom et Imprim’coop
  • Deux communautés des TIC orientées vers le web 2.0 et les logiciels libres: Wikipédia[11] et un réseau de SSLL[12] nommé Libre Entreprendre[13]
  • Deux entreprises du secteur des TIC : une SSII[14] (que nous nommerons SI) et un éditeur de logiciels (que nous nommerons Log)

Nous avons ainsi confronté les principes de fonctionnement et les pratiques organisationnelles de ces trois types de structures à l’idéal type autogestionnaire précédemment défini pour tenter d’éclairer la place qu’occupe l’utopie autogestionnaire à l’heure de la société de l’information, ses chances réelles de réactualisation voire de propagation.

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Ce travail se propose ainsi d’apporter un double éclairage sur :

  • les pratiques organisationnelles en émergence avec la société de l’information, qui se présentent comme « révolutionnaires »,
  • les pratiques autogestionnaires, très peu étudiées.

En s’interrogeant sur :

  • la capacité des premières à réellement intégrer des pratiques autogestionnaires,
  • la prétention des secondes à incarner une « critique », c’est-à-dire une alternative face au modèle dominant.

Cette confrontation entre nouvelles formes organisationnelles et organisations autogérées cherchait notamment à éclairer les innovations organisationnelles dont sont réellement porteuses ces deux types de structures et à déterminer où se situent réellement leurs similitudes.

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[1] BRETON, Philippe, PROULX, Serge (1993). L’explosion de la communication, la naissance d’une nouvelle idéologie. Paris : La Découverte, 323 pages. ISBN : 2-89052-598-7

[2] JOURNET, Nicolas (2005). « Les mythes de la communication ». Dans CABIN, Philippe, DORTIER, Jean-François (dir.). La communication, état des savoirs. Auxerre : Editions Sciences Humaines, 353 pages, pp. 305-309. ISBN : 2-912601-29-0 [2ème édition actualisée]

[3] RAPPORT MONDIAL DE L’UNESCO (2005). Vers les sociétés du savoir. Paris : Editions UNESCO, 237 pages. ISBN : 92-3-204000-X

[4] NEVEU, Erik (2006). Une société de communication ? Paris : Editions Montchrestien, 160 pages. ISBN : 2-7076-1404-1 [4ème édition]

[5] LOJKINE, Jean (1992). La révolution informationnelle. Paris : Presses Universitaires de France, 302 pages. ISBN : 2-13-044975-1

[6] BOLTANSKI, Luc, CHIAPELLO, Eve (1999). Le nouvel esprit du capitalisme. Paris : Gallimard, 843 pages. ISBN : 2-07-074995-9

[7] BOLTANSKI, Luc, CHIAPELLO, Eve (1999). Le nouvel esprit du capitalisme. Paris : Gallimard, 843 pages. ISBN : 2-07-074995-9

[8] POPPER, Karl (1997). Toute vie est résolution de problèmes, questions autour de la connaissance de la nature. Arles : Actes Sud, 166 pages. ISBN : 2-7427-1349-2 [1ère Edition : 1994]

[9] POPPER, Karl (1990). Le réalisme et la science. Paris : Hermann, 427 pages. ISBN : 2-7056-6037-2

[10] POPPER, Karl (1997). Toute vie est résolution de problèmes, questions autour de la connaissance de la nature. Arles : Actes Sud, 166 pages. ISBN : 2-7427-1349-2 [1ère Edition : 1994]

[11] http://fr.wikipedia.org/wiki/Accueil

[12] Sociétés de Services en Logiciels Libres

[13] http://www.libre-entreprise.com/index.php/Accueil

[14] Société de Services en Ingénierie Informatique

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