10. Du mythe aux pratiques : l’autogestion (1) Les limites contextuelles

Comme nous l’avons vu dans le billet précédent avec l’exemple de deux coopératives de production autogérées, la mise en pratique de l’autogestion débouche sur des formes organisationnelles réellement alternatives capables de véritablement dépasser la sacro-sainte coupure entre dirigeant et dirigé…du moins à leur début. Progressivement, elle se heurte à de nombreuses difficultés qui se présentent comme autant de limites à la réalisation et à la propagation de l’utopie autogestionnaire.

Nous allons nous pencher d’un peu plus près sur ces limites en les répartissant en trois catégories :

–         les limites contextuelles

–         les limites organisationnelles

–         les limites proprement humaines

XXXX

A contre sens total du contexte sociotechnique de la société de l’information, le contexte socioéconomique actuel s’avèrerait particulièrement peu porteur, voire même contraignant, pour les organisations autogérées. Tel est l’avis que l’on retrouve dans de nombreux témoignages récoltés à Imprim’coop. Plusieurs membres se tournent ainsi vers leur environnement pour expliquer les multiples difficultés que cette coopérative connaît, notamment l’essoufflement de son projet politique, la montée de la logique gestionnaire et le clivage de l’équipe. Ils attribuent une grande partie de ces évolutions au contexte actuel qui participerait largement aux difficultés que ces expérimentations connaissent pour se maintenir et se propager.

XXXXX

Le contexte socioculturel:

Le contexte idéologique actuel semble en effet peu porteur pour ces expérimentations, comme en témoigne bien l’un des membres de cette coopérative créée dans les années 1970 : « l’ère du temps a changé, on est rendu dans un monde libéral. On est plus dans l’esprit idéologique de gauche qu’il y avait y’a vingt ou vingt-cinq ans, à l’époque où ’’tonton’’ est arrivé. C’est nettement moins porteur aujourd’hui (…) A l’extérieur y’a des discours comme ça, peut être même des agressions. Je pense qu’on est un peu marginalisé maintenant. Je dis pas que c’est la faute des gens qui sont ici, je pense que l’entourage, l’univers, la tendance, le contexte a changé et qu’on est un peu marginalisé, voire ringardisé à l’extérieur. Y’a des copains qui nous appellent ’’les hippies’’, les belles idées quoi. Soit on est ringardisé, soit on est marginalisé. Malheureusement ».

L’autogestion semble ainsi être victime d’un certain rejet de la part de l’environnement socioculturel actuel, de plus en plus incrédule envers ce type d’utopie et du projet organisationnel alternatif dont elle est porteuse.

XXXXX

Un phénomène de rejet particulièrement prégnant lorsqu’on s’intéresse aux relations que ces deux coopératives entretiennent avec le monde institutionnel traditionnel auquel elles se rattachent, dont on pourrait pourtant penser qu’il soutient ce type d’expérimentation. Les organisations autogérées sont en effet « embryonnaires » et mal acceptées au sein de l’Economie Sociale (ES) et plus particulièrement du mouvement coopératif, qui sont pourtant historiquement liées au mouvement autogestionnaire.

Là encore, les témoignages des membres de ces deux coopératives sont très illustratifs :

A Coopcom, qui travaille principalement pour le secteur de l’ES : « en gros, on a le sentiment de ne pas avoir du tout le même projet, on a le sentiment que l’ES s’est arrêtée en route. Que son projet devrait être le nôtre, mais de fait ne l’est pas. Donc, en fait, on entretient des relations purement formelles et hyper critiques de part et d’autre. Je pense qu’ils ne nous aiment pas du tout non plus. L’ES n’est pas porteuse de l’autogestion, elle n’en veut pas. Chaque fois que je rencontre quelqu’un de l’ES, ça me frappe à quel point on n’a pas le même projet, y compris quand on rencontre des gens des Scop, alors que ce sont ceux dont je pourrais penser qu’ils sont les plus proches de nous, or je vois bien que non (…) Dans les Scop ils ont admis le sens commun : on ne peut pas se passer de chef »

A Imprim’coop, qui continue pourtant à entretenir des liens forts avec le mouvement Scop : « Pour eux on est des hurluberlus soixante-huitards, on est des hurluberlus dans le mouvement, vraiment ! (…) Je pense que maintenant les Scop deviennent de plus en plus des entreprises comme les autres », « on est un peu sur le banc de touche, on est embryonnaire dans le mouvement Scop et on se sent de plus en plus seuls : les autres ont plutôt tendance à aller vers le système pyramidal, donc on est de plus en plus marginalisé ».

Il en est de même avec les syndicats et les partis politiques, qui représentaient pourtant une partie non négligeable des clients d’Imprim’coop à ses débuts. Comme l’explique l’un des membres de cette coopérative : « depuis que je suis rentré là on m’explique que c’est pas viable. Toutes les institutions extérieures à la boîte, Scop, parti politique, syndicat, t’expliquent que c’est pas viable, que c’est une utopie ».

XXXX

A Imprim’coop, le sentiment de décalage avec l’époque actuelle ne vient pas seulement des rapports à l’environnement et s’incarne également en interne dans le clivage qui sépare l’ancienne et la nouvelle génération. En effet, complètement étrangère à la culture ouvrière de la lutte des classes au fondement d’Imprim’coop, la jeune génération serait, selon les anciens, indifférente au projet alternatif de cette coopérative. Il leur semble que ce projet n’a pas de sens pour cette génération moins politisée, du moins plus modérée et réformiste, plus tournée vers la famille et les loisirs que le travail, revendiquant simplement une place dans la société plutôt qu’une autre société. La jeune génération semble ainsi leur démontrer une fois de plus le décalage du projet originel de leur coopérative dans le contexte actuel.

L’exemple de Coopcom vient cependant nuancer cette idée d’une nouvelle génération moins politisée et engagée.

Certes, ici encore, on y retrouve une structuration démographique dessinant un fossé entre jeunes trentenaires et vieux quinquagénaires puisque les quadragénaires sont encore une fois totalement absents. Et, certes, ces deux générations forment elles aussi deux clans distincts puisque les « vieux » vivent ensemble et les « jeunes » appartiennent au même groupe d’amis.

Ces deux clans ne sont cependant pas en conflit à Coopcom. Et ceci pour deux raisons :

Tout d’abord, les fondateurs de Coopcom appartiennent à ces deux classes d’âges différentes et quasiment tous les membres ont été cooptés à partir de leur réseau amical respectif.

Par ailleurs, ces deux générations ne souffrent pas d’un décalage culturel aussi grand qu’à Imprim’coop. Si tous les jeunes ne sont pas aussi politisés et engagés que leurs aînés, ils partagent cependant tous le même idéal sociopolitique et le même projet : expérimenter l’autogestion. A en croire l’un des membres, certains « jeunes » seraient même plus sensibles à l’aspect politique que les « vieux », parfois crispés sur les questions de rentabilité.

Le contre-exemple de Coopcom vient ainsi fortement nuancer les constats hâtifs qui pourraient être tirés de l’exemple d’Imprim’coop et qui tend à montrer la jeune génération comme désintéressée par l’autogestion.

XXXX

Plus globalement, il semblerait que la culture française soit peu favorable aux expérimentations autogestionnaires. Telle est l’hypothèse défendue par Renaud Sainsaulieu, Pierre-Eric Tixier et Marie-Odile Marty pour qui « en France tout au moins, les modèles dominants sont plutôt ceux de l’individualisme, de la concurrence et de la sélection de classe ou d’ethnie »[1]. Les représentations culturelles dominantes dans ce pays entraîneraient la suspicion à l’encontre des organisations à « fonctionnement collectif », comme ces trois auteurs les appellent, et seraient même incompatibles avec leur développement. L’autogestion s’accorde en effet mal avec les représentations qui entourent l’autorité (souvent rattachée à la hiérarchie, au charisme ou à l’expertise), la vie collective (assimilée à un acte fusionnel diabolisée ou idéalisée), le groupe (qui renvoie à la camaraderie ou à des liens ponctuels sans s’inscrire dans un projet social durable), le pouvoir (perçu comme une expérience qui n’est ni souhaitable, ni partageable) et le débat d’idées (associé au conflit). L’ensemble de ces thématiques se heurterait en France, d’après eux, à un « réflexe de méfiance » contrecarrant directement la possibilité d’émergence et de propagation des formes organisationnelles autogérées.

Ainsi, pour ces trois auteurs, « l’expérience du collectif et les mouvements culturels qu’elle engendre supposent donc un changement important de mentalité » (Sainsaulieu et al., 1983), un bouleversement qui leur paraissait peu probable au vu de « l’insuffisance de modèles alternatifs à la démocratie parlementaire » au sein de la culture française en 1983. Pas sûr que les choses aient beaucoup changé…

On retrouve en effet un portait similaire de la culture française au sein d’un ouvrage plus récent d’Isabelle Orgogozo[2]. Pour elle aussi, certaines  traditions culturelles françaises freinent l’évolution des formes organisationnelles contemporaines vers un modèle plus « communicationnel ». Elle en décèle plus particulièrement quatre :

–         « l’héritage de l’absolutisme royal » avec ses formes pompeuses de pouvoir où tous les regards sont tournés vers le haut et qui dénient la contestation venant du bas

–         « l’héritage du catholicisme romain » qui donne l’illusion d’un souverain pontife infaillible et interdit la lecture de la Bible, obligeant à passer par les clercs pour accéder à la parole divine

–         « Le centralisme napoléonien » où tout converge vers le centre qui sait tout et décide de tout

–         un système scolaire qui sélectionne des élites davantage qu’il n’enseigne

XXX

Le contexte socio-économique :

Le contexte économique capitaliste semble également de plus en plus contraignant pour les organisations autogérées.

XXXX

Il était de lot commun dans les années 1970 pour certains syndicats et partis politiques pourtant favorables à l’autogestion de rejeter toute expérimentation concrète et immédiate en arguant que celle-ci était impossible en contexte capitaliste.

Les constats que nous avons pu faire tendent en grande partie à leur donner raison. Ce n’est cependant pas dans cette direction que nous souhaitons orienter notre propos et nous nous inscrivons dans une démarche plus proche de celle d’Albert Meister en cherchant à éclairer  dans quelle mesure les transformations du régime capitaliste « impliquent des changements pour les entreprises communautaires elles-mêmes »[3]. Comment l’évolution du système capitaliste influence ces formes organisationnelles et la possibilité même de mettre en pratique l’autogestion ?

XXXX

Tout d’abord, en faisant désormais du client le nouveau patron de l’entreprise, l’économie de marché contrecarre directement le projet autogestionnaire basé sur le rejet de toute hiérarchie instaurant une domination de l’homme sur l’homme.

Ainsi, les contraintes viennent aujourd’hui moins de l’intérieur de l’entreprise (de sa hiérarchie et de son patron) que de son environnement (le marché et le client). De nouvelles contraintes qui s’extériorisent et contre lesquelles l’autogestion à petite échelle (exclusivement axée sur l’organisation interne de l’entreprise) ne peut pas grand-chose.

Au-delà de l’organisation interne, la lutte contre l’aliénation nécessite donc plus que jamais de créer un maillage économique alternatif pour ce genre d’entreprises. Le secteur de l’Economie Sociale semble en voie d’échouer dans ce domaine au regard de l’expérience que vit Imprim’coop.

XXX

En effet, le contexte économique hyperconcurrentiel provoque le délitement des réseaux économiques parallèles auparavant formés par les coopératives, les syndicats, les associations, les partis politiques de gauche…qui représentaient à l’origine la principale clientèle de cette coopérative. Comme en témoigne bien l’un des membres : « tu peux brandir ton drapeau Scop maintenant, si t’es plus cher que l’autre tu peux aller te rhabiller, même pour un syndicat ou une municipalité de gauche. Avant, ça t’amenait des associations ou des syndicats, mais c’est fini maintenant ».

XXXX

Les exigences économiques actuelles viennent également limiter les possibilités de polyvalence et de rotation des tâches assurant une prise en charge collective de l’activité et participant donc au partage du pouvoir. Comme nous l’avons vu, l’exigence de rentabilité incite chacun à se spécialiser.

XXXX

Face à cette évolution du contexte économique, beaucoup s’interrogent sur les valeurs fondamentales d’Imprim’coop, notamment chez les plus jeunes, entraînant la crispation des plus anciens comme nous l’avons évoqué : « la culture c’est bien mais il faut qu’elle évolue avec le reste du monde, qu’elle s’adapte », « je pense qu’on peut adapter [les valeurs], qu’elles peuvent évoluer. Il faut pas qu’elles restent comme y’a trente ans parce que le monde économique a complètement changé en trente ans, c’est plus la même chose ».

XXX

La situation économique semblait beaucoup moins pesante à Coopcom lors de notre étude en 2005, époque à laquelle cette coopérative affichait une excellente santé tant financière qu’autogestionnaire à la différence d’Imprim’coop.

Le contexte économique hyperconcurrentiel semble cependant avoir lui aussi pesé sur son fonctionnement, en encourageant des formes de spécialisation comme nous l’avons vu. Il semble également avoir pesé sur les mentalités comme nous l’a appris l’un des membres, recontacté en 2009 suite à l’éclatement de la structure et qui témoigna d’une « angoisse de ne pas être rentable » trop pesante à son goût.

XXX

L’autogestion : une forme organisationnelle limitée en nombre :

Du fait de ces puissantes forces contextuelles, qui sont autant de contraintes au maintien et à la propagation des organisations autogérées, ces dernières sont peu nombreuses.

Les organisations, et plus particulièrement les entreprises, qui s’aventurent aujourd’hui à expérimenter l’autogestion sont en effet rares. On peut y voir la clandestinité qui entoure les pratiques contestataires et alternatives mais également le manque d’intérêt que ces expérimentations suscitent et qui peinent à se rendre visibles.

XXX

Ce phénomène n’est cependant pas nouveau : on en retrouve les traces dès 1980 chez Daniel Mothé, à l’origine du titre de son ouvrage L’autogestion goutte à goutte : « les porteurs de l’autogestion sont encore une minorité. (…) Ils sont seuls et travaillent artisanalement le plus souvent, à l’ombre des médias, en inventant des pratiques qui, demain, constitueront l’histoire de l’autogestion. [L’autogestion] ne peut donc qu’apparaître progressivement, ’’goutte à goutte’’ »[4].

XXXX

Il est d’ailleurs à noter que si les années 1970 apparaissent comme idéologiquement plus propices à l’autogestion, la mise en pratique réelle de l’autogestion est quant à elle beaucoup plus rare. C’est du moins l’avis rétrospectif de Franck Georgi pour qui les expérimentations autogestionnaires de cette époque sont en réalité soit « mythiques » soit  « très limitées et partielles »[5], comme nous l’avons déjà évoqué dans un précédent billet.

XXXX

Aujourd’hui, le terme « autogestion » est « totalement absent du débat politique et social et aucune grande organisation n’y fait plus référence » [6], ce qui n’encourage certainement pas sa mise en pratique. Le nombre d’expérimentations autogestionnaires semble donc toujours aussi réduit, si ce n’est de plus en plus. Il n’existe évidemment aucune statistique sur le sujet. Le Réseau d’Echanges et de Pratiques Alternatives et Solidaires (REPAS)[7] nous donne cependant une idée du nombre limité mais également de la diversité de ces expérimentations actuelles : REPAS regroupe ainsi une trentaine de structures investies dans de nombreux secteurs (rédaction, édition, radio, éducation, insertion, recyclage, bois, laine, agriculture, élevage…) sur tout le territoire national. Le secteur industriel, qui concentre les plus grosses entreprises et donc les plus visibles, est totalement absent de ce panel. Par ailleurs, il est à noter que toutes les structures de REPAS ne se revendiquent pas de l’autogestion, préférant à ce terme idéologisé parfois trop lourd à porter l’expression de « pratiques alternatives et solidaires ».

XXXX


[1] SAINSAULIEU, Renaud, TIXIER, Pierre Eric, avec la participation de MARTY, Marie-Odile (1983). La démocratie dans les organisations, vers des fonctionnements collectifs de travail. Paris : Librairie des Méridiens, 272 pages. ISBN : 2-86563-065-X

[2] ORGOGOZO, Isabelle (1998). L’entreprise communicante, des châteaux forts aux cloisons mobiles. Paris : Les Editions d’Organisations, 420 pages. ISBN : 2-7081-2097-2

[3] MEISTER, Albert (1974). La participation dans les associations. Paris : Les Editions ouvrières, 276 pages

[4] MOTHE, Daniel (1980). L’autogestion goutte à goutte. Paris : Le centurion, 190 pages. ISBN : 2-227-35609-X

[5] GEORGI, Franck (2008). « L’autogestion en France, des ’’années 1968’’ aux années 1980. Essor et déclin d’une utopie politique ». La Pensée, décembre 2008, n°356, pp. 87-101

[6] GEORGI, Franck (2008). « L’autogestion en France, des ’’années 1968’’ aux années 1980. Essor et déclin d’une utopie politique ». La Pensée, décembre 2008, n°356, pp. 87-101

[7] http://www.reseaurepas.free.fr/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :