17. La société de l’information : un espoir parcellaire pour l’autogestion (1) : les illusions du déterminisme technique

L’exemple des communautés en ligne nous montre ainsi que ces organisations ont effectivement des principes de fonctionnement proches de l’autogestion mais également des limites similaires. En d’autres termes, elles nous montrent que ce n’est pas la technique, si révolutionnaire soit-elle, qui remédiera à des dysfonctionnements majoritairement liés aux « imperfections » humaines et à la complexité du monde social.

De leur côté, les entreprises « high tech » du secteur des TIC nous révèlent des discours eux aussi très proches de l’autogestion mais des pratiques qui s’en éloignent fortement. Loin d’amorcer un mouvement de démocratisation des entreprises et d’émancipation des travailleurs, les nouvelles pratiques qui émergent dans ce type de structure s’apparentent plus à l’émergence de nouvelles formes de coercition.

Des constats qui ont de quoi nuancer fortement les discours enchantés qui accompagnent la société de l’information et révéler le visage orwellien que cette dernière peut prendre.

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A cette étape de notre étude, il nous paraît donc nécessaire de tempérer l’espoir trop grand qui pourrait être placé dans la « société de l’information » et nuancer les discours déterministes technophiles parfois trop enclin à l’enchantement que nous avons précédemment présentés (ici, ici, ici et ici) et qui voient dans chaque nouvelle technologie la promesse d’un idéal démocratique enfin réalisable.

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De nombreux auteurs nous mettent ainsi en garde contre les illusions produites par ces discours enchantés.

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L’illusion de la démocratisation des savoirs et du pouvoir par les TIC

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Beaucoup d’auteurs fustigent en effet l’illusion basée sur une confusion simpliste entre l’accès à de multiples informations grâce aux TIC et l’acquisition d’un savoir, entretenue par exemple par Pierre Levy pour qui « la poursuite du mouvement d’interconnexion générale entraînera une croissance corrélative de l’intelligence collective, c’est-à-dire de l’art d’échanger les connaissances, de partager la mémoire, la perception, l’imagination et de multiplier les intelligences les unes par les autres »[1].

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Tel est le cas d’Yves Jeanneret[2] pour qui « les auteurs qui s’expriment sur la question ressassent un discours péremptoire sur la ’’société de l’apprentissage’’, sans avoir perdu de temps à apprendre comment les savoirs se diffusent dans la société ». Il regrette ainsi la prédominance d’une « conception purement logistique de la pensée selon laquelle ce serait le développement des artefacts, la construction de réseaux d’inscriptions, qui permettrait le développement des cultures (…) il ne suffit pas du tout que les technologies ’’traitent de l’information’’ (c’est-à-dire soumettent les objets du monde à un certain type d’écriture mathématique) pour qu’elles ’’produisent ’’ de l’information (c’est-à-dire modifient la perception que nous avons du monde, informent notre esprit, mettent en forme notre relation au réel) ». Il qualifie cette assimilation simpliste d’« idéologique » et propose de la combattre en opérant une « distinction entre accéder à des objets, construire des opérations intellectuelles, les faire partager à d’autres sujets : entre les propriétés logistiques des objets, l’activité cognitive des sujets et les conditions sociales de l’intersubjectivité ».

Ainsi, pour Yves Jeanneret, « l’erreur fondamentale suppose une continuité entre information, connaissance et savoir ». Il dénonce ces « confusions terminologiques qui effacent la construction historique et sociale des cultures » et des savoirs.

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De même, pour Yves Lafargues[3], « il ne faut pas confondre abondance de données, accumulation d’informations et niveau de connaissance ». Et lui aussi met en garde contre cette confusion illusoire : « l’accès généralisé aux informations grâce à Internet est un gigantesque moyen supplémentaire pour (…) tous ceux qui ont fait des études, mais a peu d’effet sur une grande partie de la population. Faire croire à un internaute que lui donner accès à des encyclopédies gigantesques va lui apprendre à les lire et à les analyser est une illusion ». De même, pour l’Unesco : « à accès égal au savoir, le gain de connaissances dont bénéficient les personnes qui ont un niveau de formation élevé est bien plus important que pour celles qui n’ont pu accéder à l’éducation ou n’y ont eu qu’un accès limité. Ainsi, la diffusion généralisée du savoir, loin de réduire le fossé entre les plus avancés et les moins avancés, peut contribuer à creuser cet écart »[4]. Dans la même perspective, Manuel Castells souligne que l’utilisation d’Internet « reproduit la répartition inégale de l’infrastructure technologique, de la richesse et de l’éducation sur la planète. (…) L’usage d’Internet se diffuse très vite, mais en épousant une structuration de l’espace qui fragmente sa géographie en fonction de la richesse, de la technologie et du pouvoir »[5].

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La dissémination des informations permise par les nouvelles technologies n’entraînerait donc pas celle des savoirs et encore moins celle du pouvoir, mais viendrait plutôt renforcer les inégalités existantes en la matière. Dans cette perspective, les TIC favoriseraient non pas les phénomènes inclusifs et démocratiques mais sélectifs et élitistes. Un écueil que l’on retrouve pleinement dans les coopératives autogérées qui, au bout d’un moment, semblent se refermer sur elles-mêmes, peiner à intégrer la nouveauté et favoriser une certaine sélection sociale.

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L’illusion de la fin du monde marchand

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Ainsi, si l’information est abondante, en revanche la capacité à la « traiter » (c’est-à-dire à l’interpréter, à lui donner un sens et à la transformer en connaissance) est loin d’être partagée par tous. Ce bien spécifique qu’est l’information n’est donc pas incompatible avec l’économie traditionnelle de la rareté, contrairement à une certaine tradition théorique qui en fait un « bien collectif pur » (voir un précédent billet).

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Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier la persistance, même si elle est chahutée, des droits de propriété intellectuelle. Laurent Jacquelin décèle ainsi de fortes « résistances inspirées de l’économie traditionnelle et de sa nécessaire organisation de la rareté des ressources matérielles et énergétiques […] Ces modèles, fortement défendus par les cartels des grands médias et encore beaucoup d’organes dirigeants, inspirent notamment la loi sur l’économie numérique (LEN) en France »[6] et plus récemment le projet de loi « Création et Internet » avec Hadopi (Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des droits sur Internet).

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Enfin, le monde du libre, s’il bouleverse le champ économique, ne semble pas pour autant incompatible avec la logique marchande, comme en atteste le mouvement de l’Open Source autorisant la transformation d’un logiciel libre en logiciel propriétaire. Ainsi un nouveau modèle économique émerge qui « articule paiement et gratuité, exclusivité et libre diffusion »[7]. Une évolution qui « suscite déjà beaucoup d’interrogations et d’inquiétudes »[8]. Ainsi, le système d’exploitation GNU et son noyau Linux, totalement libres, sont aujourd’hui « une ’’cible’’ privilégiée des éditeurs de logiciels » qui y ajoutent des logiciels non libres et en profitent pour proposer leurs services payants. La société Red Hat en distribue par exemple des versions payantes en contrepartie d’une documentation et d’un service d’assistance.

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Plus encore, les TIC et Internet semblent par certains côtés participer à renforcer la concentration du pouvoir économique. En effet, comme le remarque Marc Chevallier, « loin de favoriser une ’’désintermédiation’’ générale comme on le pensait souvent, Internet a surtout favorisé l’émergence de nouveaux intermédiaires géants, comme Google par exemple »[9]. Dans une perspective très proche à celle d’Yves Lafargues ou Manuel Castells concernant la diffusion inégale des informations à l’origine d’un certain élitisme, Jean Zin affirme ainsi que « la gratuité et l’ouverture ne sont pas l’apanage des petits ou des marginaux dans les réseaux numériques, c’est l’arme des plus grands »[10].

Joël De Rosnay, qui semble pourtant se placer du côté des discours enchantés avec La révolte du pronétariat, en vient à des constats similaires : « les modèles Yahoo, Google et maintenant Skype reposent sur le principe de la gratuité mais ils aboutissent à des capitalisations boursières dépassant celles des entreprises classiques du Dow Jones (…) La récupération par les infocapitalistes guette les pronétaires qui n’y prêtent pas garde »[11].

Ainsi, on oublie souvent que le modèle de la gratuité sur lequel se fonde de nombreux services proposés par le biais d’Internet est en réalité plus ambigu qu’il n’y paraît, comme l’explique Michaël Vincente : « parce qu’elle passe par l’intermédiaire de la publicité, la gratuité que l’on trouve sur Internet ne s’inscrit pas dans un idéal libertaire »[12].

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Comme le résume bien Manuel Castells : « Internet a été délibérément conçu comme une technologie de communication libre. (…) De cette intention il ne résulte nullement que nous sommes enfin libres grâce à Internet. (…) Tout dépend du contexte et du processus socialement mis en œuvre ».

Ces considérations nous confortent dans l’idée que la régénérescence et la propagation des organisations autogérées ne peuvent uniquement dépendre d’innovations technologiques mais doivent également compter sur d’importantes « innovations sociales et institutionnelles »[13]. Ainsi, la promesse de démocratisation portée par les discours sur « la société de l’information » est issue d’une conception déterministe qui survalorise le rôle des techniques à agir intrinsèquement, indépendamment du monde social dans lequel elles baignent.

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[1] LEVY, Pierre (2002). Cyberdémocratie. Paris : Editions Odile Jacob, 283 pages. ISBN : 2-7381-1053-3

[2] JEANNERET, Yves (2000). Y’a-t-il (vraiment) des technologies de l’information ? Villeneuve d’Ascq : Presses Universitaires du Septentrion, 134 pages. ISBN : 2-85939-632-2

[3] LAFARGUES, Yves (2005-2006). « ’’Cybersecte’’ et fracture numérique, des technophobes aux insoumis ». Terminal, Hiver 2005-2006, n°93-94

[4] RAPPORT MONDIAL DE L’UNESCO (2005). Vers les sociétés du savoir. Paris : Editions UNESCO, 237 pages. ISBN : 92-3-204000-X

[5] CASTELLS, Manuel (2001). La galaxie Internet. Paris : Fayard, 365 pages/ ISBN : 2-213-61057-6

[6] JACQUELIN, Laurent (2004). « Les nouveaux pouvoir de l’Internet de la relation ». Transversales. Disponible sur : http://grit-transversales.org/article.php3?id_article=52, consulté le 17 septembre 2007

[7] FLICHY, Patrice (2001). L’imaginaire d’Internet. Paris : La découverte, 272 pages. ISBN : 2-7071-3537-2

[8] MOINEAU, Laurent, PAPATHEODOROU, Aris. (2000) « Coopération et production immatérielle dans le logiciel libre ». Multitudes, vol. 1, n°1, pp. 144-160

[9] CHEVALLIER, Marc (2006). « Quand Internet bouscule les marchés, Internet réinvente le commerce », Alternatives Economiques, n°248. Disponible sur : http://www.alternatives-economiques.fr/internet-reinvente-le-commerce_fr_art_201_23447.html

[10] ZIN, Jean (2007). « Google sonne la victoire du libre et du gratuit ». Disponible sur : http://grit-transversales.org/article.php3?id_article=192, consulté le 15 octobre 2007

[11] DE ROSNAY, Joël (2006). La révolte du pronétariat, des mass média aux médias de masses. Paris : Fayard, 250 pages. ISBN : 2-213-62787-8

[12] VICENTE, Michaël (2009). « Google est-il ’’libertarien ’’ de gauche ? ». Multitudes, vol. 2, n°36, pp. 71-77

[13] GADREY, Jean (2003). « La nouvelle économie, un mythe techno-libéral ». Dans TREMBLAY, Diane-Gabrielle, ROLLAND, David (dir.). La nouvelle économie : où ? Quoi ? Comment ? Sainte-Foy : Presses de l’Université du Québec, 215 pages, pp. 11-26. ISBN : 2-7605-1266-5

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