18. La société de l’information : un espoir parcellaire pour l’autogestion (2) : le visage orwellien de la société de l’information

L’exemple des communautés en ligne nous montre ainsi que ces organisations ont effectivement des principes de fonctionnement proches de l’autogestion mais également des limites similaires. En d’autres termes, elles nous montrent que ce n’est pas la technique, si révolutionnaire soit-elle, qui remédiera à des dysfonctionnements majoritairement liés aux « imperfections » humaines et à la complexité du monde social.

De leur côté, les entreprises « high tech » du secteur des TIC nous révèlent des discours eux aussi très proches de l’autogestion mais des pratiques qui s’en éloignent fortement. Loin d’amorcer un mouvement de démocratisation des entreprises et d’émancipation des travailleurs, les nouvelles pratiques qui émergent dans ce type de structures s’apparentent plus au développement des techniques de coercition.

Des constats qui ont de quoi nuancer fortement les discours enchantés qui accompagnent la société de l’information et révéler le visage orwellien qu’elle peut prendre.

XXX

XXX

Au-delà des illusions impulsées par le déterminisme technique dont sont porteurs les discours sur la « société de l’information », ces discours nous semblent parfaitement incarner le « nouvel esprit du capitalisme » mis en lumière par Luc Boltanski et Eve Chiapello et les nouvelles formes de pouvoir qui le caractérisent et que nous avons évoquées avec les entreprises TIC.

XXX

Société de l’information et nouvel esprit du capitalisme

XXX

Telle est l’hypothèse que l’on pourrait défendre en s’appuyant sur les travaux de Dominique Carré. Cet auteur constate en effet une « convergence entre discours critiques et discours promotionnels »[1] dans l’univers des TIC qui n’est pas sans rappeler les similitudes qu’entretiennent les récits managériaux analysés par Luc Boltanski et Eve Chiapello[2] avec la rhétorique autogestionnaire. Dans le monde économique comme dans l’univers technique, la critique alternative semble absorbée par la logique marchande dominante.

XXX

Comme l’explique Dominique Carré : « alors qu’à la fin des années 1970, la critique sociale portait sur les limites de l’informatisation, les répercussions négatives engendrées par la technique informatique, les effets pervers et sur l’utilisation de la technique par le capital pour aliéner davantage les travailleurs exploités ; milieu des années 2000 que constate-t-on ? La critique sociale s’est singulièrement déplacée, les discours qui dominent ne consistent guère à questionner l’orientation du processus d’informatisation, mais à contrario, à l’encourager le plus souvent. La question de la finalité des techniques semble évanescente. La plupart des acteurs sociaux développent un tout autre discours qui consiste à réclamer une informatisation plus rapide, un accès pour tous à l’Internet afin d’éviter la ’’Fracture sociale’’ ou de combattre le ’’Fossé numérique’’ ou encore développer une ’’République numérique dans le cadre de la Société de l’information’’. (…) Peu à peu l’usager n’est plus la ’’victime’’ passive de l’informatique, mais acteur de ses désirs, de ses envies. L’ ’’émancipation sociale’’ passe par les TIC » [3]. Un constat partagé par Aurélie Gono : « dans les années 1980, il existait un véritable débat de société qui est absent actuellement (…) rares sont aujourd’hui les personnes remettant en cause une informatisation qui semble toujours aller de soi »[4].

XXX

Nombreux sont les auteurs à constater la prégnance de ces discours réclamant plus d’informatisation, qui se développent au détriment d’une véritable réflexion critique. Parmi ceux-ci : Guy Lacroix qui dénonce cette « idéologie informaticienne » basée sur des dispositifs de représentations cherchant à « entériner l’emploi et la diffusion de l’ordinateur en le survalorisant, [et visant] à écarter tout questionnement critique sur l’informatisation »[5]. Dans la même perspective, Michel Burnier fustige cette injonction technologique « ayant conduit, au nom du droit pour tous d’accéder à l’information, à participer à la production de normes néocapitalistes, autrement dit à faire abusivement passer l’usage familier des technologies portables et le marché mondial des télécommunications pour des gages d’émancipation démocratique »[6].

Les discours sur « la société de l’information » participent grandement à cette « injonction technologique », comme nous l’explique André Vitalis : « l’avènement de la société de l’information est présenté comme inéluctable. On retrouve ici un sens de l’histoire qu’on avait cru perdu avec l’effondrement des régimes communistes. Le technologisme prend à cet égard la suite directe du marxisme. Le plus grave est qu’il circonscrit la réflexion de l’intérieur d’un cadre qu’il impose, en excluant de ce fait la recherche de solutions alternatives qui ne passerait pas prioritairement par le développement des technologies »[7].

XXX

On assiste ainsi à une curieuse « convergence d’intérêts entre néo militants et industriels pour promouvoir la diffusion et les usages des TIC » [8]. Une évolution qui marque profondément le monde du libre, désormais promu tant par les hackers que par les grandes firmes.

XXX

Ainsi, dans le domaine managérial tout comme dans le domaine technique, « les frontières se sont estompées, brouillées et les discours ’’critiques’’ côtoient allègrement les discours ’’promotionnels ’’, ’’marketings ’’, ’’commerciaux ’’ et, dans certains cas, ces discours peuvent même être pris les uns pour les autres, devenant indifférenciés et contribuant à brouiller la ligne de partage culturelle et idéologique » [9].

XXX

Société de l’information et nouvelles formes de pouvoir

XXX

Comme nous l’avons vu avec les entreprises « hig tech», de nouvelles formes de pouvoir semblent émerger : un pouvoir plus « doux », moins visible, qui ne cible plus tant les corps que la subjectivité (désirs, émotions, affects, représentations…) et vise la soumission librement consentie.

Des formes de pouvoir que l’on retrouve pleinement dans les discours qui accompagnent la société de l’information. Ainsi, l’imaginaire des TIC s’assortit particulièrement bien au modèle managérial contemporain qui, plutôt que d’imposer dans une perspective disciplinaire en niant les désirs des travailleurs, développe une gestion de type laisser faire basée sur la compréhension et la captation de ces désirs, leur mobilisation au service du maintien et du renforcement de l’entreprise.

XXX

Telle est l’hypothèse défendue par Ippolita [10], groupe informel composé de quelques « hacktivistes » libertaires férus de technologie, à l’encontre du « modèle Google ». Selon eux, si Google a effectivement adopté des méthodes de développement coopératif typiques du libre c’est, certes, pour diminuer ses coûts mais également pour séduire les « techniciens développeurs et autres hackers de toutes sortes » et ainsi s’assurer du soutien de ces acteurs centraux du Net pour que les produits Google « pénètrent tous les marchés avec la plus grande adhésion, et donc la plus grande facilité ». En réalité plus proche du modèle Open Source, Google puise pleinement dans l’imaginaire du Free Software, bien plus attractif pour les hackers,  avec pour objectif de conforter son hégémonie.

XXX

Un mécanisme de pouvoir que l’on retrouve dans un texte d’Ariel Kyrou et de Yann Moulier Boutang qui, pour leur part, ne le limitent pas à la population des hackers mais l’étendent à toute la population des internautes : « Google a quelque chose d’hégémonique, mais il n’est pas et ne sera jamais dictatorial. Bref, sa puissance de contrôle, si contrôle il y a, ne se décline plus sur le mode disciplinaire, mais selon les règles de nos désirs ». Ainsi, Google ne nous impose pas de l’utiliser mais « avec ses services si malins à l’instar de Google Maps, sa façon de remettre son sort entre nos mains et son air de ne pas y toucher (il est le simple relais de nos envies), l’angélique Google joue admirablement sur nos points faibles »[11].

XXX

Cette idée se retrouve encore chez Alexander Mahan (2009) selon lequel « en choisissant d’utiliser les produits de Google, tous utiles, pertinents et démocratiques qu’ils soient, les internautes demeurent assujettis au capitalisme informationnel. Mais ils le sont de leur plein gré, car cette soumission est utile et fort agréable ». Google exerce ainsi un « contrôle –pour peu que le terme soit approprié- [qui] devient de plus en plus doux et désiré. Il est bien moins de l’ordre d’une technologie centralisée et pyramidale de régulation et de discipline que, pour synthétiser les propos de Michael Hardt et Antonio Négri dans Empire, une fonction du capital déterritorialisé qui produit des subjectivités au sein du réseau global d’un capitalisme communicant, des subjectivités vouées à la démocratisation et aux plaisirs en dépit d’un versant plus disciplinaire. Soit donc une surveillance dont les formes sont ambiguës, disséminées, tolérées, voire voulues ; et non subies et vécues comme auparavant telle une violence extérieure »[12].

XXX

Comme le résume bien Sylvain Firer-Blaess : « les TIC, en attendant les lendemains qui chantent, participent pleinement, activement, au redéploiement du capitalisme et à son retour en force actuel. Les nouvelles technologies promettent peut-être de grandes choses pour l’organisation des politiques, des pouvoirs, des savoirs, mais en attendant, elles sont encore et surtout largement utilisées pour la rationalisation et l’intensification de l’accumulation capitaliste, avec les effets que l’on connaît »[13].

XXX


[1] CARRE, Dominique (2005-2006). « Des dégâts du progrès…au marketing de l’usage. Revirement de perspective en matière de critique sociale dans le champ informatique et société ». Terminal, Hiver 2005-2006, n°93-94, pp. 91-100

[2] BOLTANSKI, Luc, CHIAPELLO, Eve (1999). Le nouvel esprit du capitalisme. Paris : Gallimard, 843 pages. ISBN : 2-07-074995-9

[3] CARRE, Dominique (2005-2006). « Des dégâts du progrès…au marketing de l’usage. Revirement de perspective en matière de critique sociale dans le champ informatique et société ». Terminal, Hiver 2005-2006, n°93-94, pp. 91-100

[4] GONO Aurélie (2005-2006). « Une première histoire de Terminal ». Terminal, Hiver 2005-2006, n°93-94, pp. 65-90

[5] LACROIX, Guy (2005-2006). « L’informatique n’est pas une technologie comme les autres ». Terminal, Hiver 2005-2006, n°93-94, pp. 35-48

[6] BURNIER, Michel. « 25 ans de critique de l’informatisation ». Terminal n°93-94, Hiver 2005-2006, pp. 55-56

[7] VITALIS, André (2005-2006). L’informatique prise au sérieux. Terminal, Hiver 2005-2006, n°93-94, pp. 49-54

[8] CARRE, Dominique (2005-2006). « Des dégâts du progrès…au marketing de l’usage. Revirement de perspective en matière de critique sociale dans le champ informatique et société ». Terminal, Hiver 2005-2006, n°93-94, pp. 91-100

[9] CARRE, Dominique (2005-2006). « Des dégâts du progrès…au marketing de l’usage. Revirement de perspective en matière de critique sociale dans le champ informatique et société ». Terminal, Hiver 2005-2006, n°93-94, pp. 91-100

[10] IPPOLITA (2009). « Contre l’hégémonie de Google…Cultivons l’anarchisme des connaissances ». Multitudes, été 2009, vol. 2, n° 36, pp. 62-70

[11] KYROU, Ariel, MOULIER BOUTANG, Yann. « Beyond Google ». Multitudes, été 2009, vol. 2, n° 36, pp 38-43

[12] MAHAN, Alexander (2009). « De la société de contrôle au désir de contrôle ». Multitudes, été 2009, vol. 2, n°36, pp. 53-60

[13] FIRER-BLAESS, Sylvain (2007 a). Wikipédia : le refus du pouvoir. Mémoire de Master : Sciences Politiques : Institut d’Etudes Politiques de Lyon, Université Lyon 2. Dirigé par Bernard Lamizet

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :