Mise en place de la méthodologie

Voilà un mois que mon stage post-doctoral a commencé au sein de la TELUQ et du CRISES. Le début d’un travail de recherche est toujours fait de tâtonnements, d’hésitations et d’incertitudes, ce qui explique en partie le peu de billets qui ont été postés pour le moment sur mes travaux en cours.

Pour faire face à cette première période parfois anxiogène, le protocole de recherche se met progressivement en place.

Après avoir identifié divers terrains susceptibles de nous intéresser dans le cadre de cette recherche, précisons donc maintenant la méthodologie qui guidera ces investigations.

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Hypothèse et questions de recherche

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Pour rappel, cette étude post-doctorale vise à mettre à l’épreuve l’hypothèse d’une possible réactualisation de l’utopie autogestionnaire dans le contexte québécois de la société de l’information.

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Ce travail s’appuie ainsi sur une étude comparative entre les pratiques de coopératives autogérées et d’entreprises du secteur des TIC de Montréal pour mieux appréhender leurs similitudes et différences ainsi que leurs apports et limites respectifs en termes d’innovation sociale, en comparaison de celles observées précédemment en France.

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A travers ce travail de comparaisons empiriques, il s’agira donc de répondre aux questions suivantes :

  • Ces deux formes organisationnelles entretiennent-elles des liens ?
  • Dans quelle mesure leurs pratiques se ressemblent et diffèrent-elles ?
  • Quels sont leurs apports et limites respectifs en termes d’innovation sociale?
  • Ces pratiques et limites diffèrent-elles de celles observées en France ?
  • L’utopie autogestionnaire connaît-elle réellement un regain d’actualité dans le contexte de la société de l’information ? Les TIC en facilitent-elles la mise en pratique ?
  • Le Québec est-il un terrain plus porteur que la France pour les expérimentations autogérées ?

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Pour mettre à l’épreuve notre hypothèse de départ et les différentes questions de recherche qui en découlent, nous avons identifié une quinzaine de terrains que nous nous apprêtons à investir.

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Analyse documentaire

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La première étape consiste à recueillir et analyser les principaux documents organisationnels de ces structures pour en comprendre le fonctionnement global, l’évolution historique et les grands enjeux socio-organisationnels : organigramme ; règlements généraux et régie interne1 ; description des instances de gouvernance (rôle, composition, régularité, modalité d’organisation et de prise de décision) ; rapports annuels ; comptes-rendus des Assemblées Générales, du Conseil d’Administration et des autres réunions de comités ; principes d’organisation du travail ; guide et livret d’accueil destiné aux nouveaux travailleurs ; procédure de recrutement et d’intégration comme travailleur et comme membre…etc.

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Des documents que nous avons pu en partie récolter pour certaines structures grâce à la « magie du web »  via leurs sites institutionnels, leurs wikis, des articles de blogs et de journaux en ligne ainsi que des petites vidéos documentaires basées sur l’interview de membres et disponibles sur Youtube.

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Ce premier recueil de données est ici enrichi par des travaux de recherche déjà existants sur les structures que nous avons sélectionnées (monographies, mémoires, thèses, articles et autres documents de recherche).

Nous avons en effet eu l’heureuse surprise de découvrir qu’une bonne partie de nos terrains avait déjà été investie par des chercheurs en sciences humaines et sociales des universités et centres de recherche de Montréal et du Québec (l’Unité d’Enseignement et de Recherche Économie Travail Gestion de la TELUQ, le Centre de Recherche sur les Innovations Sociales, le laboratoire de Communication Médiatisée par Ordinateur, des étudiants de l’Université de Montréal, de l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales de Montréal et de l’Université Laval, les auteurs de la revue Possibles…).

Au-delà des précieuses données qu’ils nous apportent, ces documents scientifiques attestent également de l’intérêt porté aux expérimentations autogérées au Québec et ce encore aujourd’hui. Une situation qui tranche quant à celle que nous avons vécue en France où les travaux scientifiques traitant de l’autogestion datent presque exclusivement des années 1970 et du début des années 19802 et où seuls les acteurs témoignent des pratiques encore en vigueur aujourd’hui3.

Une nouvelle fois, le Québec se révèle comme un terrain plus porteur, ou en tout cas moins hostile, pour l’autogestion…et pour l’avancée de nos recherches.

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Ces ressources numériques et scientifiques nous permettent ainsi de disposer d’un corpus suffisant pour entamer des monographies préliminaires sur trois structures destinées à dresser un premier portait nous renseignant sur :

  • l’activité et la composition de la structure
  • ses principes socio-organisationnels
  • ses pratiques socio-organisationnelles
  • son évolution socio-organisationnelle
  • mais aussi ses limites socio-organisationnelles

Ce premier travail, relaté dans de prochains billets, nous fournit donc d’ores et déjà quelques éléments de réponses quant à nos questions de recherche. Les conclusions de ces monographies sont évidemment prématurées mais seront autant d’hypothèses à tester par la suite sur le terrain.

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Ce premier travail d’analyse documentaire sera en effet complété dans la mesure du possible par des études empiriques combinant entretiens et observations.

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Les entretiens

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La méthodologie suivie ici étant d’ordre exclusivement qualitative, nous mèneront plusieurs entretiens compréhensifs et semi-directifs auprès des membres des structures étudiées.

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Nous interrogerons dans un premier temps un membre « référent » (dirigeant officiel, membre fondateur ou ancien) qui nous permettra d’avoir une vision globale du fonctionnement et de l’histoire de la structure. Dans le cas où des monographies préliminaires auront déjà été réalisées, ce premier entretien « explicatif » nous permettra de valider et compléter les données recueillies.

Ce membre « référent » nous servira ensuite de « porte d’entrée ». Avec son aide, nous complèterons la documentation organisationnelle manquante et nous commencerons à approcher d’autres acteurs.

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Nous tenterons ici d’interroger un échantillon large et représentatif de chaque structure en faisant varier le sexe, le métier, l’âge et l’ancienneté des répondants.

Ces seconds entretiens seront moins d’ordre explicatif que les premiers et suivront plutôt l’approche « compréhensive » initiée par Max Weber. En effet, si l’explication nous permet de détecter « les déterminations, règles, mécanismes, structures d’organisation », elle ne nous permet pas d’accéder à la subjectivité des membres composant cette organisation et en dehors desquels celle-ci n’a aucune existence : « seule la compréhension permet de saisir [les] besoins, désirs, finalités [des acteurs sociaux] et leurs relations aux valeurs »4. Ainsi, « la compréhension se distingue de l’explication en ce qu’elle intègre l’étude du sens de l’action produit par l’acteur concerné » et fonde dès lors la spécificité des sciences humaines qui, contrairement aux sciences de la nature, se doivent de « comprendre leurs objets d’étude de l’intérieur »5.

Nous tenterons ainsi d’accéder à l’expérience subjective de chacun via des entretiens semi-directifs, c’est-à-dire composés de questions ouvertes appelant des commentaires. Nous interrogerons les acteurs sur leur profil et activités socio-culturelles, sur leur vision de la structure et de l’organisation du travail, sur leur niveau de satisfaction quant à leurs conditions et relations de travail, sur leur appréciation de l’évolution organisationnelle de la structure et du contexte idéologique, économique et institutionnel actuel.

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Dans nos futures analyses, nous nous appuierons largement sur les témoignages ainsi récoltés. Ceux-ci nous permettrons d’illustrer concrètement les phénomènes observés et de dépasser les lacunes de la « description gestionnaire du travail » comme l’appelle Christophe Dejours6. Cette « description subjective » nous ouvrira ainsi au « réel » du travail qui fait actuellement, selon Christophe Dejours, « l’objet d’un déni généralisé, tant de la part des concepteurs que des gestionnaires et même de la part de la communauté scientifique ». Ces citations nous permettront enfin d’opérer une « transparence méthodologique »7 entre l’histoire racontée par les acteurs et ce qu’en dit le chercheur.

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L’observation

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Nous tenterons de compléter ces entretiens par l’observation de situations organisationnelles significatives.

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Nous demanderons tout d’abord à visiter les locaux qui peuvent nous apprendre beaucoup sur l’organisation du travail et la culture d’entreprise. En effet, comme le souligne Gustave-Nicolas Fischer, « l’organisation de l’espace de travail peut exprimer la hiérarchie ou l’image de l’entreprise. Elle détermine fortement la communication entre les personnes »8. Ainsi, un bureau totalement ouvert réunissant autant les dirigeants que les dirigés dans un même espace sans cloison matérialise une certaine philosophie organisationnelle totalement différente d’un local où les dirigeants sont isolés dans des bureaux personnels et les salariés regroupés par métiers.

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Nous essaierons ensuite d’assister à plusieurs réunions de travail et de prises de décisions (réunions de comités ou de services, Conseil d’Administration, Assemblée Générale…) qui nous permettront d’apprécier l’implication de chacun, de repérer la structuration hiérarchique officielle et officieuse de l’organisation, d’identifier les différents « clans » et logiques d’actions ainsi que les grandes controverses et enjeux de pouvoirs qui s’y dessinent.

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Au terme de ce billet, deux remarques se dégagent qui touchent autant à des questions méthodologiques qu’à nos objets d’étude :

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Tout d’abord, soulignons l’existence de nombreuses études québécoises sur les expérimentations autogérées, notamment celles que nous avons sélectionnées dans le cadre de cette recherche. Une situation qui facilite l’avancée de nos travaux mais qui semble également en partie répondre à l’une de nos questions de recherche quant à la possibilité pour l’autogestion de trouver un terrain plus favorable au Québec.

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La deuxième remarque concerne les Technologies de l’Information et de la Communication, objet qui se situe au cœur de cette recherche tentant de repenser l’autogestion dans le contexte actuel de la société de l’information.

D’un point de vue méthodologique, ces outils sont en effet d’un intérêt indéniable pour la Recherche comme en témoignent les travaux que je mène actuellement. De nombreuses données ont ainsi été trouvées sur Internet via les sites institutionnels des structures, les articles de blogs et de journaux en ligne mais également grâce à l’open source scientifique de plus en plus développé.

Notons également la source démentielle de données que recèlent les wikis pour les chercheurs. Grâce à leur système d’archivage, les wikis concentrent en effet toute la mémoire organisationnelle des communautés virtuelles, permettant dès lors le développement d’une nouvelle pratique méthodologique : l’ethnographie en ligne.

Dans cette recherche, nous espérons avoir l’occasion d’en étudier deux :

  • Wikipédia, dont les métapages9 sont un véritable trésor documentaire
  • Un wiki d’entreprise partiellement ouvert

Deux terrains « en ligne » que nous avons déjà eu l’occasion d’approcher et qui nous ont d’emblée révélés toute la difficulté de cette nouvelle approche méthodologique. L’abondance de données accumulées dans les wikis est en effet tout à la fois source d’une grande richesse et d’une grande confusion. On se retrouve face à un nombre pléthorique de pages dans lesquelles on navigue via quantité d’hyperliens que l’on peine à retracer et qui donnent le sentiment de se perdre dans un méandre chaotique. Un désagrément également vécu par les membres de ces communautés qui, tout comme nous, « ont du mal à se retrouver dans l’organisation des pages » et « peinent à retrouver l’information »10

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[1] Au Québec, une régie interne est un document compilant l’ensemble des règles de fonctionnement que se donne tout comité pour faciliter la conduite de ses réunions. Ce document permet notamment de combler ce qui n’est précisé dans la loi

[2] Notons cependant les quelques publications suivantes, à l’exception des miennes :

COLLONGES, Lucien (2010). Autogestion, hier, aujourd’hui, demain. Paris : Syllepse 2010, 695 pages

FERREIRA, Nathalie (2004). Economie sociale et autogestion, Entre utopie et réalité. Paris : L’Harmattan, 235 pages

GEORGI, Franck (2008). « L’autogestion en France, des ’’années 1968’’ aux années 1980. Essor et déclin d’une utopie politique ». La Pensée, décembre 2008, n°356, pp. 87-101

GEORGI, Frank (dir.) (2003). L’autogestion, la dernière utopie ? Paris : Publications de la Sorbonne, 612 pages.

LALLEMENT, Michel (2007). « L’autogestion, une histoire contrariée ». Sciences humaines, novembre 2007, n°187, pp. 48-53

MOTHE, Daniel (2004). « L’autogestion entre l’utopie et la pratique, histoire d’une définition ». ADELS. Autogestion que reste-t-il de nos amours ? 41ème débat interactif de l’ADELS. Paris, décembre 2004

[3] BARRAS, Béatrice BOURGEOIS, Marc, BOURGUINAT, Elizabeth, LULEK, Michel (2002). Quand l’entreprise apprend à vivre, une expérience inspirée du compagnonnage dans un réseau d’entreprises alternatives et solidaires. Paris : Editions Charles Léopold Mayer, 133 pages

BARRAS, Béatrice (2003). Moutons rebelles. Ardelaine, la fibre du développement local. Saint-Pierreville : Editions REPAS, 171 pages

LULEK, Michel (2003). Scions…travaillait autrement, Ambiance bois, l’aventure d’un collectif autogéré. Editions REPAS, 174 pages

[4] MORIN, Edgar (1986). La Méthode III, la connaissance de la connaissance, anthropologie de la connaissance. Paris : Editions du Seuil, 244 pages

[5] DEPELTEAU, François (2000). La démarche d’une recherche en sciences humaines, de la question de départ à la communication des résultats. Bruxelles : De Boeck Université, 417 pages

[6] DEJOURS, Christophe (1998). Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale. Villeneuve d’Ascq : Editions du Seuil, 243 pages

[7] TREMBLAY, Diane-Gabrielle (2003). « Nouvelles formes de travail, nouvelles modalités d’apprentissage dans l’économie du savoir. Que nous apprend le cas du multimédia au Québec ? ». Dans TREMBLAY, Diane-Gabrielle, ROLLAND, David (dir.). La nouvelle économie : où ? Quoi ? Comment ? Sainte-Foy : Presses de l’Université du Québec, 215 pages, pp. 159-185

[8] FISCHER, Gustave-Nicolas (2005). « Les espaces de travail ». Dans CABIN, Philippe, DORTIER, Jean-François (dir.). La communication, état des savoirs. Auxerre : Editions Sciences Humaines, 353 pages, pp.175-183

[9] Les « métapages » sont des pages web annexes au contenu encyclopédique permettant aux contributeurs d’échanger et de statuer sur le fonctionnement de leur wiki : http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:Pages_méta

[10] Ces citations sont issues d’une monographie réalisée sur l’une des structures que nous allons étudier, dotée d’un wiki d’entreprise.

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Une Réponse to “Mise en place de la méthodologie”

  1. Je suis très intéressé pour suivre vos travaux. Je découvre votre blog car vous avez cite récemment une association dont je suis membre, l’ADELS. Je m’interesse beaucoup a la manière dont les outils numériques peuvent aider a la démocratisation.

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